Le réveil est difficile en ce troisième jour de randonnée. Nous avons déjà plus de 3 000m dans les pattes et dans le froid qu´il fait, dur dur de sortir du duvet. Mais nous avons rendez-vous avec notre guide et muletier Alexandro Nina pour un départ à 7h00. Le petit-déjeuner est vite avalé. Alexandro est là à l´heure dite et ne perd pas de temps pour charger la mule. Como se llama su mula ? Heuu... Mula. OK, merci, va pour mula. Avec lui, son cheval. Le veinard ! Pendant toute la montée, quand il me sera difficile de mettre un pied devant l´autre, je n´aurai cesse de lorgner l´animal, mais la fierté, ou la crainte de devoir payer le service un peu plus cher, m´empêchera de crier à l´aide.
Mais j´anticipe. Pour l´heure, nous commençons l´ascension à travers la pampa qui s´élève au-dessus de Miña. Le soleil se lève à notre rythme, et bientôt, nous devons enlever une couche, en même temps que nous avalons notre première barre céréale - la première d´une longue série. Heureusement que nous avons un guide pour cette partie, car il est difficile de faire la part entre les nombreuses sentes du bétail et le chemin de randonnée. Nous suivons la route que doivent emprunter les habitants de Miña, à chaque saison des pluies, lorsque les torrents sont trop gonflés pour les traverser. Ainsi, ce sont deux jours minimums pour rejoindre la civilisation. Heureusement aussi que nous n´avons pas les sacs sur le dos, car l´altitude et l´effort physique de la veille se font sentir.
Marcher devient de plus en plus difficile, mais aussi de plus en plus magique. Nous sommes seuls, perdus au milieu d´un paysage de fin du monde. Des pics rocheux, majestueux encadrent maintenant une vallée au fond de laquelle court un petit torrent qui a bien du mal à se défaire de son carcan de glace. Les montagnes offrent un jeu de couleurs impressionnant. Là-haut, tout là-haut, Alexandro nous dit qu´il y a de l´or. Notre guide est très patient et s´arrête souvent pour m´attendre. Car je souffre. Diarrhée et essoufflement à cause de l´altitude. A chaque pas, appuyée de tout mon poids sur le manche à balais qui me sert de bâton de marche, je me demande ce que je fais là à me crever alors que je suis en vacances. Et à chaque pause, me brûlant la gorge à l´eau trop froide prise au ruisseau, entourée de ce paysage à la pureté indescriptible, au côté de mon amoureux, machouillant une barre de céréales trop molle, je me rappelle de la chance que j´ai de pouvoir vivre un de mes très nombreux rêves.
Je ne vais pas m´étendre sur la fin de l´ascension et l´arrivée au col Cerani. Il suffit de dire que nous atteignons notre but en six heures, mille cinq cents mètres de dénivelé nous séparent de part et d´autre de toute zone habitée. Je suis gelée, fourbue et j´ai la nausée. Manu qui a tenu le coup bien mieux que moi commence aussi à fatiguer. Je n´ai pas vraiment le loisir d´admirer la vue du col, car il faut absolument que je redescende un peu si je ne veux pas être plus malade. Et il nous faut reprendre les sacs car Alexandro s´en retourne à Miña. La descente, de l´autre côté, est une vraie torture. Je n´ai qu´une envie : m´asseoir par terre et ne plus bouger. Je me retrouve d´ailleurs le cul par terre deux fois de suite car le sentier très raide a été tracé dans un pierrier instable. Dans le fond, un petit lac aux eaux noires, bordé d´herbe rase nous tend les bras. Je ne le quitte pas du regard. Manu est déjà installé quand j´arrive. Pour lui aussi ce fut dur et nous profitons d´une longue pause, allongés sur nos housses de sac pour tromper l´humidité. Une caravane de lamas conduite par deux jeunes montagnards attaque l´ascension du col. A partir de ce moment là et pendant vingt-quatre heures, nous ne parlerons plus à personne d´autre !
Il faut quand même repartir. La pause nous a fait du bien, mais j´ai hâte d´arriver. Notre destination ? Une pampa au bord d´une rivière où paissent des lamas dont les oreilles s´ornent de pompons de couleur pour identifier leur propriétaire. Nous plantons la tente sur une petite terrasse qui semble avoir été construite spécialement pour le modèle Quechua T2 Ultra Light ! Nous nous régalons d´une plâtrée de coquillettes au thon et à la sauce tomate, assaisonnée d´un poivron émincé. Je m´accorde même le luxe d´une toilette complète avec de l´eau préalablement chauffée au Primus, profitant des derniers rayons de soleil. Nous sommes à 4 500m et le poncho est à peine suffisant pour combattre le froid. Malgré la thermos d´eau chaude. il nous faut jumeler les duvets... serrés, serrés. Mais pas de lambada pour ce soir. Nous sommes tout simplement vanés.
Le lendemain, nous prenons notre temps pour émerger. Notre thermomètre de montre indique 0°C. Il fait grand beau temps. Nous partons pour la descente qui doit nous faire retrouver la civilisation, au village de Chachas. Ce sont des versants de pâturage à perte de vue. Nous tournons la tête pour dire adieu, une dernière fois au col Cerani et à son sommet enneigé. De traversée de torrents en raccourcis, nous sommes en fin de matinée en vue de Chachas. Nous nous égarons un instant dans les terrasses abandonnées qui constituaient l´immense territoire agricole de ce petit village lové au bord d´un petit lac. Viennent s´y perdre de nombreux ruisseaux qui vont finir leur course quelque part sous terre, sans savoir où exactement ils ressortent. Les terrasses sont encore en bon état, des chaumes témoignent de l´ancienne occupation du sol, tandis que de grands cactus et des buissons aux fleurs multicolores prennent ailleurs le dessus. Une méchante piste a été construite pour l´accès aux mines d´or, mais personne ne l´emprunte. Et c´est finalement en arrivant à Chachas que nous retrouverons la race humaine. L´arrivée est un peu tristounette, après une longue descente dans les cailloux le long d´un torrent à sec. Mais Manu me montre ma première passiflore ou fleur du fruit de la passion. J´ai très mal à la cheville droite, sans doute une petite tendinite, suite aux nombreux kilomètres de descente et je ne me vois pas trop faire un autre jour de marche. La chance nous sourit encore une fois : un minibus s´apprête à partir. Nous nous décidons pour le retour anticipé, direction Andagua. Dans le bus, nous sommes accompagnés par un charmant gros monsieur volubile d´une quarantaine d´années, qui baragouine trois mots de français. C´est un ingénieur agronome qui a fait ses études en Pologne et a traversé l´Europe jusqu´à Vladivostok. Il nous commente les paysages lunaires que nous traversons, à notre plus grande surprise. C´est une vallée volcanique, recouverte de plusieurs mètres de roches pulvérisées lors des explosions passées. Rien ne pousse. Les quelques maisons que nous passons semblent faire partie du meme phénomène. Nous ne regrettons pas d´éviter une journée de marche à travers ce paysage sans vie.
Nous arrivons à Andagua à l´heure pour le bus du soir. Voyage terrifiant sur des pistes en bord de précipices. Je ne vais pas en faire un plat. Suffit de dire que Manu aurait préféré avoir pris un Lexomyl avant de partir et que je me contente de fermer le rideau pour ne rien voir du paysage. Ah oui, à chaque virage, le bus est obligé de faire une marche arrière pour négocier la courbe.... Nous ne fermons guère l´oeil de la nuit. A 4h30, nous sommes enfin à Arequipa, où nous retrouvons une douche chaude, un bon lit et des tones de couvertures.
Le lendemain, la France joue et gagne contre l´Espagne 3-1. Nous regardons le match en compagnie d´autres français de passage à la crêperie de l ´Alliance Française d´Arequipa. Nous y croisons Guillaume et Charlotte, couple de globe-trotteurs rencontrés il y a plus de 3 mois au Chili ! Echange de bons plans et récits de nos aventures les plus folles. Belle façon de célébrer la victoire de la France. Et surtout... merci au cuisinier du Zig-Zag pour les délicieuses crêpes au roquefort et amandes... Rien de tel pour se remettre d´une randonnée difficile et attaquer la suite.
La suite ? Direction Cusco par le bus de nuit. Poser nos affaires à l´hôtel, retrouver la famille Rabin pour un moment sympa, et nous préparer pour la prochaine randonnée au pays des Incas : expédition vers Espíritu Pampa ou Vilcabamba la Vieille, au coeur de la selva péruvienne. |