Reprise d´une activité normale en attendant la finale France-Italie (et oui, nous aussi, on suit !), pour la fin de notre randonnée dans le Cañon del Colca.
Deuxième journée de marche, premier réveil dans le froid depuis un petit moment. Cheveux emmêlés, yeux ensablés, on se glisse en ronchonnant dans le pantalon poussiéreux, on enfile les chaussures sans les lacer et on se traîne sur une dizaine de mètres pour le pipi du matin. Là, on lève enfin les yeux, et on se rend compte que l´on est au milieux d´un monde désert, dont les couleurs pastel de l´aube s´éveillent sous les premiers rayons du soleil. L´énergie vous revient et l´on se rappelle pourquoi l´on est là… On s'étire, on fait quelques pas, pesant moins d'un kilo, et le mot "bonheur" paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive. Finalement, ce qui constitue l'ossature de l'existence, ce n'est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d'autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l'amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible coeur. (Nicolas Bouvier, L´Usage du Monde)
Mais il faut s´arracher à ces moments d´absence, et allumer le Primus pour le premier café, avaler un morceau de pain et de formage, plier la tente, refaire les sacs, lacer les chaussures et repartir à l´assaut du sentier qui se dresse devant nous. Nous sommes samedi et les gens de la montagne descendent dans la vallée, pour le marché ou pour vaquer à leurs affaires dans la « grande ville ». Nous croisons des couples, de jeunes hommes juchés sur de beaux chevaux, et même une famille complète avec armes et bagages, quittant leur village pour emménager à Arequipa. Il y a du trafic, au moins sommes nous sûrs de ne pas nous tromper de chemins. En approchant de Choco, nous remarquons de très vieilles terrasses aménagées littéralement sur un versant de précipice. Un peu plus haut, un canal d´irrigation a été creusé sur plusieurs kilomètres pour les arroser. Mais tout est abandonné. Nous entrons dans Choco comme des conquérants du rien : le village est pratiquement vide, mais nous avons la bonne surprise de trouver une petite épicerie où nous pouvons acheter deux litres de coca-cola et un paquet de clopes ! Sur un bout de rue, une vieille dame fait sécher des cochenilles[1] qui seront réduites en poudre avant d´être exportées pour fournir un colorant naturel de qualité, le carmin. Le village possède l´eau, l´électricité et même la télévision. Il y a une école et quinze élèves, une petite église et un cimetière au bord de la rivière. Je demande aux quelques femmes qui passent où sont les hommes : à la mine. En effet, les sommets alentours sont riches en or. Mais les mines sont toutes à plus de 4 000m d´altitude et il n´y a pas de route. Tout se fait donc à l´ancienne, dans les petits ruisseaux de montagne, pour une misère évidemment. Nous faisons une pause d´une petite demi-heure, en profitant pour réaliser une belle photo de notre épicière.
Nous repartons à travers les chakras, les terrasses cultivées et commençons une belle et longue ascension le long d´un affluent du rio Colca, au cœur de magnifiques gorges, traversant à plusieurs reprises le lit du cours d´eau, donnant lieu à de belles rigolades, quand je m´engage sans calculer sur des rochers bancals et me retrouve coincée pendant quelques secondes… le temps que Manu vienne me sauver de ses bras puissants ! Nous faisons une pause pour pique-niquer au bord de la rivière. Je suis super motivée pour me baigner, mais ayant trempé et failli perdre mes orteils dans l´eau à température plus proche de la mer Baltique que de la Méditerranée, je renonce et me contente de prendre le soleil sur la berge.
Nous finissons la journée par une rude ascension sur un chemin poussiéreux dont les cailloux traîtres nous font trébucher. Les terrasses de Miña, notre destination de la journée, commencent à se faire plus nombreuses, alors que le soleil s´est déjà caché derrière les cimes environnantes. Nous rencontrons des jeunes qui vont chercher leurs vaches et leurs moutons pour la nuit. Enfin, nous arrivons sur la place du village, cernée d´un haut mur en brique d´adobe. Et là, surprise. Nous passons la tête par une petite porte donnant sur la place : tous les villageois sont là. C´est samedi 24 juin, journée du paysan à Miña. Pas de travail dans les champs, mais procession, danses et à 17h, heure où nous arrivons, parties de football. Nous défilons devant la rangée de femmes, de vieux, et d´ivrognes, assis sur un des côtés de la place, qui ne jouent pas, en saluant à la ronde. Mon chapeau vissé sur la tête, j´attire les commentaires d´admiration et de sympathie. Nous nous asseyons dans un coin et engageons la conversation. On invite Manu à jouer au foot, mais vu le niveau et le montant des paris, il ne vaut mieux pas s´y risquer : nous comptons quand même passer la nuit dans le village !
Le froid descend sur le village et nous nous emmitouflons tandis que les habitants restent en tee-shirt. Il y a le traditionnel vieillard bourré qui vient nous souffler son haleine avinée ou plutôt « enchichanée » à quelques centimètres du visage jusqu´à ce que quelques jeunes viennent à notre rescousse.
La nuit arrive et le jeu s´arrête. La place se vide. Nous allons planter la tente dans un coin, à l´abri du vent contre le mur. Trois jeunes s´approchent et commencent à nous poser des questions sur la société française, tout en nous aidant à monter la tente (un peu comme une poule ayant trouvé un couteau) et nous laissent non sans nous avoir serré la main. Nous cuisinons là une bonne purée accompagnée de saucisse de Strasbourg, avant de nous réfugier dans la tente. A 3 500m, il fait froid. Il faut dormir, car le troisième jour de la randonnée nous attendent mille six cents mètres de dénivelé positif, jusqu´au fameux col Cerani, à 5 100m au-dessus de la Baule. [1] Pour ma cousine biologiste : Coccus cacti dont on utilise l´acide carminique pour le colorant « cramoisi » et dont la femelle entre dans la composition de certains « médicaments » homéopathiques.
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