Comment vous raconter notre périple pédestre à travers le parc national Torres del Paine, réputé pour ses paysages de rudes montagnes au climat chaotique ? J´ai peur de vous ennuyer avec un récit chronologique, et pourtant, n´est-ce pas ce qui vous fera le mieux sentir notre cheminement sur ces sentiers boueux et merveilleux ? Alors commençons par le commencement : mercredi 8 mars, un mois jour pour jour après notre départ de France, nous abordons cette nouvelle aventure avec un cœur ardent. Départ en bus au petit matin, le ciel est au beau fixe, mes cuisses sont encore douloureuses mais je ne veux pas nous retarder plus longtemps. A mesure que nous approchons de l´horizon montagneux qui annonce le parc et son entrée à 10 000 pesos par personne[1], le ciel se couvre de gros nuages et lors d´un arrêt, nous sentons les premières gouttes d´une pluie qui ne nous quittera guère au long de ces prochains jours. Nous descendons du bus à la destination finale, l´administration centrale du parc, refusant de payer le catamaran qui emmène des hordes de randonneurs jusqu´au point de départ du célèbre circuit en « W ». Nous allongeons ainsi ce premier parcours de 17,5km, à travers une plaine d´une uniformité quelque peu hypnotique. Nous marchons d´abord d´un pas mesuré, ayant peur d´empirer mes douleurs musculaires, mais le vent se met à souffler violemment et il devient difficile de ne pas se presser pour lutter contre les poussées d´Eole qui nous obligent à progresser tête baissée, sans échanger d´autres mots que pour admirer de temps en temps une trouée qui nous laisse apercevoir les lointains pics du parc. La pluie se met à tomber, d´abord de façon épisodique et puis sous forme de crachin continu, pour finir par une belle saucée à mesure que nous nous approchons du lac Pehoe qui nous réchauffe un peu le cœur par son air de lagune tropicale. C´est rincés et fatigués que nous arrivons au camping du Paine Grande, où nous sommes accueillis par un chilien dynamique parlant un français de suisse rendu sexy par son accent latino. Pour 3 500 pesos, nous plantons la tente façon « sous la pluie » (double toit puis chambre intérieure), en luttant contre les rafales, nous mettant à l´abri, tant bien que mal, aux pieds de buissons ras. Heureusement, il y a une salle commune, dans laquelle nous nous faisons une petite place autour de grandes tables en bois blancs, parmi d´autres randonneurs tout aussi démoralisés que nous. Nous nous demandons déjà si nous allons carrément annuler le voyage et rentrer dans notre pension bien chauffée à Puerto Natales. Chris, un américain qui fait bien ses 2 mètres et ses 100kg, au collant type justaucorps baillant aux fesses, le regard d´un enfant découvrant le monde et le visage poupin fait cependant diversion avec son enthousiasme débordant et sa cuisine appliquée. Toutefois, après une nuit relativement calme, nous sortons le nez sous un beau ciel bleu qui remet du baume sur notre déception de la veille et nous encourage à remettre le pied à l´étrier, où plutôt dans nos souliers humides. Nous apprendrons à nos dépends que le beau temps du matin est traître et ne laisse en réalité rien présager de bon. Mais pour l´heure, nous décidons de laisser un sac au camping, d´en remplir un autre du Primus et de quoi prendre un bon déjeuner, pour entamer l´ascension qui mène aux lac et glacier Grey. La surprise du jour, c´est de coquines souris qui la feront à Manu en grignotant l´extérieur de sa veste toute neuve, sans doute pour dénicher la miette de croissant qui y traînait, y laissant un beau trou et un propriétaire légèrement de mauvaise humeur. C´est le matin du deuxième jour. Mes jambes sont en pleine forme. Nous attaquons la vraie randonnée, le trek comme le vantent les guides du Routard et autres Lonely Planet. Le chemin monte doucement au creux d´une vallée abritée par des hêtres nains (enfin, de la famille du hêtre, il y en a de plusieurs espèces ici, caduques et sempervirents, mais je n´ai pas les termes en français) et nous conduit d´abord le long d´une vallée juqu´à un petit lac perché dont la couleur grise et terne comme le plomb contraste avec le bleu cristallin du lac Pehoe. Puis l´ascension se fait plus ardue à mesure que nous approchons du lac Grey. Au débouché de la forêt, un premier promontoire de granit nous offre une vue ouverte sur le glacier Grey dont les deux belles langues tentent d´enserrer une petite île rocheuse de leur étreinte de glace. Nous avançons en montant dans la forêt qui longe la rive est du lac et nous frayons un chemin à travers éboulis, buissons de calafate, aux petites baies comestibles, et mousses gorgées d´eau. Nous arrivons sur une ancienne moraine latérale, très près du glacier et avons la chance d´observer une belle chute de sérac. Ces icebergs, poussés lentement par le courant, iront s´échouer sur les grèves. Au refuge-camping Grey où nous faisons chauffer une soupe, il est possible de se baisser pour ramasser un de ces glaçons et s´en servir pour un « whisky on the rock », c´est très chic, mais ce n´est pas au programme, nous avons encore de la route à faire… Nous nous en retournons sous un ciel menaçant, rejoints par la pluie, mais nous sommes décidés à continuer. Au refuge, un gentil randonneur qui nous a laissé une boîte de thon, nous offre notre meilleur festin itinérant, consistant en une plâtrée de riz à la sauce au thon, à la tomate et au fromage. Au bout de cette journée, nous avons 24km de plus dans les pattes et toujours un moral d´acier. En ce troisième jour, nous sommes vendredi 10 mars et nous traînons un peu dans les dernières douches chaudes que nous prendrons pendant les prochains jours dans le parc. Le petit déjeuner de flocons d´avoine, sa fondue de chocolat aux amandes et dulce de leche me rappelle de bons souvenirs de périples vélocipédiques en Roumanie, un certain mois d´août 1996, en compagnie d´une fine équipe de 5 autres jeunes filles un peu insouciantes et certainement très enthousiastes… De quoi me remettre dans l´état d´esprit qui donne envie de conquérir le monde, à commencer par les 13,1km qui doivent nous permettre de rejoindre le prochain campement, gratuit celui-ci, perché au fond de la vallée des Français (on ne l´a pas inventé). Après une ascension boueuse et mouillée de 400m de dénivelé où l´on ne sait plus bien si l´on fait de la randonnée ou du canyonning, il se met à pleuvoir à grosses gouttes. Je n´en peux plus. Manu rumine son énorme ampoule en silence, tandis qu´il crapahute tel le cabri avec une belle longueur d´avance sur moi. Le vent est impitoyable dans ce pierrier d´une raideur effrayante et m´oblige à m´accrocher aux rochers alors que je peine à soulever mon poids et celui de mon sac pour me hisser toujours un peu plus haut. En milieu d´après-midi, nous avons le plaisir, épuisés, de poser nos sacs au campement britannique, le site le plus sommaire du parc, mais bien abrité. Surtout, nous n´y trouvons qu´un autre campeur qui s´est installé à l´écart. Arrivés les premiers, nous avons tout loisir pour choisir notre emplacement, en l´occurrence, une petite plate-forme, bien à l´abri derrière un mur de branchages réalisé par d´autres randonneurs prévoyants, et bénéficiant d´un petit coin cuisine sommairement construit de quelques gros cailloux. Le dîner y est chaud et bon, et nous avons le temps de tout avaler avant l´averse suivante. Averse qui nous propulse sous la tente, pour une partie de yam´s. Ici, je souhaite remercier personnellement et officiellement l´inventeur de la boule Quiès, car grâce à lui, cette nuit comptera parmi une des plus tranquilles de mon existence et me permettra de découvrir, seulement au petit matin, les dégâts créés par la pluie. Le pourtour extérieur de la tente est recouvert sur une hauteur de 10cm d´une couche de terre noire projetée là par la force des gouttes qui n´ont rien épargné : nos chaussures, nos sacs à dos et même la chambre. Le moral n´est pas bon, là, pas bon du tout. Finalement, notre force mentale et quelques coups de pieds au cul seront plus fort que l´abattement et nous décidons d´entamer l´ascension des prochains 350m, qui doivent nous permettre d´apercevoir pour la première fois les fameuses Torres, les Tours qui sont le point d´orgue du massif, en ce quatrième jour de périple. Mais la poisse nous poursuit, et à mesure que nous nous élevons, nous rencontrons d´abord de la pluie et du vent (je sais, je me répète), puis quelques flocons, que nous éviterons quelques temps dans une anfractuosité formée dans de gros blocs erratiques découverts par Manu qui décidément, fait tout son possible pour me remonter le moral. Enfin, sur les derniers mètres, c´est une vraie tempête de neige qui se déchaîne, et nous oblige, la mort dans l´âme, à rejoindre le campement pour plier la tente, remettre le sac sur le dos et entamer la descente vers le campement Italiano où nous devons passer la prochaine nuit. Nous sommes vraiment énervés, enfin, moi en tout cas, je le suis, et je fonce à travers la forêt telle la bête du Gévaudan ou le cavalier sans tête de Sleepy Hollow. Nous garderons malgré tout le souvenir d´une journée épique aux paysages démesurés de cirque glaciaire, laissant imaginer des mondes cachés de minéraux, de glace, et de vies chimériques comme Tolkien a su si bien les inventer. Pour l´heure, nous plantons la tente sur le terrain humide du campamento Italiano à l´entrée de la vallée des Français. La grisaille ambiante et l´absence de lumière sous le couvert de la forêt commencent à me taper sur le système et c´est gelée et larmoyante et que je termine cette journée. Heureusement, après un jumelage d´urgence de nos sacs de couchage, une toilette rapide et l´enfilage de mon pyjama Damard (vital !), je commence à me sentir mieux et trouve enfin le sommeil en cette quatrième nuit de bivouac. Ce cinquième jour, jour du Seigneur s´il en est, nous accueille par un schéma désormais bien connu et qui n´abuse plus personne (en tout cas, pas nous) : le ciel est bleu, les nuages blancs, le soleil brille et chauffe nos corps courbaturés tandis que le vent nous malmène sans ménagement. Cette journée s´annonce longue : 24km jusqu´au campement de base des Torres. Nous marchons d´un bon pas et si nous dépassons bon nombre de randonneurs, nous ne sommes à aucun moment ridiculisés par d´autres marcheurs plus dynamiques. Finalement, nous commençons à être plutôt fiers de nous-mêmes et de notre rythme d´athlètes. En traversant les torrents, sautant de pierre en pierre ou en gravissant des passages abrupts, j´ai une petite pensée émue pour Lara Croft (eh oui, à chacun ses idoles !). La traversée des cours d´eau d´ailleurs est toujours source d´amusement : Manu fonce, mais un pied sur un caillou qui bascule sous son poids, et hop, la chaussure fait un « splash » dans le courant. Moi, je m´arrête, observe la scène en souriant intérieurement, analyse la situation, identifie une voie sûre, et… traverse grâce à la main secourable que Manu me tend depuis l´autre rive. Tout ça a pris cinq bonnes minutes, Manu est d´une patience d´ange, et moi je garde les pieds au sec. Les kilomètres défilent et nous enfilons les centaines de mètres de dénivelé, en laissant derrière nous le grand lac Nordenskjöld et ses petites îles, et sur notre gauche, les cuernos Principal et Este. Evidemment, le ciel se couvre alors que nous nous remontons la vallée du Rio Ascencio, jusqu´à l´habituelle douche. Nous atteignons le refuge Chileno légèrement irrités, et nous abritons à l´entrée des toilettes, le seul endroit laissé accessible par les hordes de randonneurs qui sont venus faire l´excursion jusqu´aux Torres pour la journée. C´est l´occasion pour nous d´entamer une charmante conversation avec un couple de jeunes préretraités, Anja et Gérard, qui ont rejoint leur fille également en vadrouille en Amérique du Sud. Ils nous partagent leur expérience de l´Antarctique qui nous met bien l´eau à la bouche. Mais ne rêvons pas, ce sera l´objet, peut-être, d´un prochain voyage. Le ciel ne semble pas vouloir se faire plus clément et nous décidons de compléter la dernière heure de marche qui doit nous conduire au campement de base des Torres. Nous y arrivons après une montée difficile (les sacs commencent à se faire sentir, ainsi que les vêtements mouillés) de marches de rondins de bois, de racines et de bourbiers d´un noir de tourbe. Le campement est bien sûr bondé et nous y dénichons une petite place sous de grands hêtres, sur un terrain, hum, légèrement en pente mais bien au sec. Nous nous préparons à une nuit mouillée en entourant la tente de pierres pour détourner l´eau de ruissellement, et empilons quelques vêtements sous nos tapis de sol pour compenser le devers. Manu nous fait chauffer une soupe en toute abnégation, sous la pluie, pendant que je reste bien au chaud dans la tente. C´est une soirée finalement plutôt enjouée que nous passons à grignoter des barres céréales, et à déguster des céréales du petit-déjeuner recouvertes d´une montage de dulce de leche. Tout ce qu´il y a de plus diététique, mais il faut ce qu´il faut pour garder le moral dans ces conditions plus que médiocres. Ah, et puis nous vous proposons une énigme : je me suis brûlée le genoux droit au cours de cette soirée, cloque et tout, sans qu´aucune flamme ne soit allumée dans la tente. Le défi est donc de trouver comment ! Nous sommes plutôt pessimistes pour la promenade matinale jusqu´au pied des Torres, vu l´état du ciel, mais comme d´habitude, la bonne surprise du ciel bleu est au rendez-vous en cette aube du sixième jour. Il est 7h lorsque nous nous réveillons. Le temps de sauter dans nos chaussures, il nous faut courir si l´on veut avoir une chance de profiter de la lumière sur les Tours. La grimpette est de taille cependant, et je laisse Manu prendre ses distances, pendant que je ahane telle une mule sur les grosses pierres du pierrier qui s´est formé au creux d´une ravine. Mais la vue en valait la chandelle : c´est en nous rassasiant d´une barre céréale que nous profitons de la chance que tout le monde n´a pas, d´admirer sur notre droite le « Nid du Condor » et les trois tours, Torre Norte, Torre Central et la Torre Sur qui culmine à 2850m. L´ensemble est saisissant par l´à-pic d´un bon millier de mètres qui se termine vers le bas dans un lac aux eaux sombres et vers le haut par un relief dentelé masqué par les nuages. Nous retrouvons Gérard et Anja qui nous offre du chocolat noir (chacun ses petits plaisirs !). Ils ont eu le courage de se lever à 4h du matin pour gravir les 600m de dénivelé entre le camping El Chileno et le Mirador de Las Torres. Moi, je dis bravo ! Nous avons à peine le temps de dire ouf, cependant, que le ciel commence à nous tomber sur la tête. Mais nous sommes préparés et nous dévalons jusqu´au camping où, en moins de temps qu´il n´en faut pour le dire, nous plions tente et bagages pour notre dernière journée. Car oui, c´est décidé : fini l´humidité, les odeurs de chaussettes mouillées, les cheveux gras et le dos cassé. Le ciel ne nous aura plus : nous rentrons à Puerto Natales. Nous descendons en une heure ce qui devait nous en prendre deux, et nous retrouvons à l´hôtellerie de Las Torres, un énorme complexe hôtelier abritant également un refuge et un camping où nous attendons le bus. A 14h05, j´agite ma montre sous le nez d´un chauffeur moustachu très amusé qui me répond qu´il est 13h05, dû au changement d´heure qui nous a échappé ! Bref, une heure de plus à tuer… Une accalmie nous permet de faire chauffer notre dernière soupe et nous y sommes enfin, bien au chaud dans l´estafette qui fait la liaison jusqu´au parking des bus. Manu est assis à côté d´un Guardia Parque, Cesar, enthousiasmé par son travail et qui ne semble pas dérangé outre mesure par le climat plus qu´aléatoire du Parc. Et pour cause, il est originaire de l´île de Chiloe, un peu plus au nord, réputée pour être l´Irlande de l´Amérique du Sud. A 27 ans, il lui a fallu suivre 2 ans d´études pour être garde. Avec un salaire de 450 USD par mois, bien inférieur à celui d´un guide, il préfère la tranquillité de ses montagnes, la vie en quasi-ermitage, et l´alternance de sessions de 12 jours de travail et de 3 jours de repos en ville. Voilà, il est 17h passé et nous sommes installés dans une petite chambre à lits jumeaux dans l´Hospedaje Maria où nous avions laissé une partie de nos bagages. La douche est brûlante et divine, le poêle au gaz est réconfortant et la gentillesse de Maria tout autant. Nous sortons faire quelques courses pour un repas de fête, émincé de poulet et ratatouille, yaourt et fromage que nous préparons dans la cuisine commune de la maison. Le nez de Manu commence à rougir et à se liquéfier à mesure que la soirée avance et sa nuit sera très courte et hachée. Mardi matin, nous faisons un saut à la pharmacie, traînons toute la journée dans la pension, enchaînons parties de yam´s et de rami, allons récupérer nos trois kilo de linge fleurant bon l´adoucissant et nous couchons après un autre bon dîner. En cuisinant, je discute longuement avec Maria. Originaire de Chiloe, elle est venue vivre à Puerto Natales après son mariage. Nous parlons un peu de tout, moi dans un espagnol approximatif, elle dans un espagnol peu articulé, mais nous arrivons à nous comprendre. Elle me raconte les études de sa fille, en pension à Punta Arenas pour devenir assistante sociale qui va lui coûter 7 millions de pesos en 5 ans[2], les bizutages de première année, son fils ingénieur électronicien à Santiago, leur vote familial pour Michelle Bachelet, le coût des uniformes des élèves du secondaire[3], la déficience du système de santé, etc… Et aujourd´hui, Manu va mieux, nous faisons « nos devoirs », photos et récits pour votre bon plaisir espérons-le, et nous continuons à attendre le bateau pour Puerto Montt dans une douce chaleur.
[1] Pour faciliter la conversion, nous avons recours au bon vieux franc : 100 pesos chiliens équivalent à 1 FF, l´entrée du parc par exemple est donc à 100 FF par personne.
[2] Soit 12 000 EUR environ, sois 2 300 EUR par an en moyenne
[3] 120 000 pesos de pied en cap, soit 200 EUR
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