Retour au Cambodge, 2 ans après...

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Cambodge - Phnom Penh, Battambang, Siem Reap, Anlong Veng, Kompong Cham
de Annabel, le 02-10-2007

Retour au Cambodge, 2 ans après...

J’ai commencé dix fois ce texte. Je ne sais pas comment m’y prendre. Je voudrais résumer ces 15 jours passés au Cambodge, après 2 ans d’absence. Voyage que j’avais imaginé comme un pèlerinage. Un retour aux sources. Annabel en train de descendre la grande route boueuse d’Anlong Veng dans la beine du pick-up, comme le président le jour du défilé du 14 juillet, saluant d’une main nonchalante la foule des bénéficiaires qui se seraient massés pour me voir passer, qui auraient accroché des guirlandes de fleurs aux arbres fruitiers distribués par la Croix-Rouge Française, leurs mains tendues pour m’offrir la première récolte de mangues, d’ananas, de noix de coco… 

Mais voyez plutôt la scène. Dul La et Vanthy viennent nous chercher (nous étant Claire, une amie d’Afghanistan, et moi) avec le pick-up de la CRF. Jusque là, tout va bien. Mais dans la voiture, je m’assoie à l’arrière, à côté de Vanthy. Elle me raconte un peu ces deux dernières années. Après avoir perdu un bébé à terme dans des circonstances terribles, juste avant mon départ, elle m’annonce qu’elle a refait deux fausses couches. Elle n’a pas voulu m’en parler lorsque nous nous retrouvions au téléphone pour ne pas m’inquiéter, car j’avais assez de soucis avec l’Afghanistan. Mon cœur se fendille, se sert, devient tout rabougri. Elle me serre la main en me racontant ça. Elle appuie sa tête sur mon épaule. Que puis-je bien lui dire ? Et pourquoi tant de confiance en moi ? Pourquoi ai-je ces sentiments d’amour intense pour Dul La et Vanthy ? Pourquoi ai-je encore pleuré avec le sentiment d’un déchirement en songeant que j’étais loin d’eux ? Pourquoi est-ce que je me suis sentie si seule, si petite, si vulnérable, en pensant qu’ils ne sont pas à mes côtés ? Je n’ai pas de réponse. Mais c’est bien là.
Dul La, ensuite, me raconte qu’à Anlong Veng, rien ne va. L’équipe cambodgienne n’arrive plus à s’entendre après 6 ans passés à travailler en quasi huis clos. Les disputes se succèdent avec le coordinateur local. La plupart des employés se sont mis à faire des affaires, du « business », comme ils disent, qui de bois, qui de spéculation sur les terrains, qui de pierres semi-précieuses. Plus personne ne croit en ce projet…
Et pour cause ! Aujourd’hui, près de 50% des bénéficiaires, des populations cibles, comme on les appelle dans notre jargon, sont repartis dans la forêt. « Les chinois chassent les khmers qui chassent les esprits », me dira Nok, le coordinateur agronome. La route entre la frontière thaïlandaise et Anlong Veng a en effet été tracée, enfin, au macadam. Et le chantier se poursuit pour la portion restante, d’Anlong Veng à Siem Reap, le cœur touristique du Cambodge. Du coup, les riches cambodgiens et surtout ceux d’origine chinoise ou qui ont de la famille en Chine, rachètent à prix d’or les terrains qui avaient été accordés gratuitement à des paysans sans terre depuis 2001. Un terrain de 30m de large sur 100m de longueur, situé près du petit bazar dans le village isolé de Popel, mais au bord de la route, planté d’arbres fruitiers et à proximité d’une pompe estampillée Croix-Rouge Française, se vend dans les 50 000 USD, soit près de 33 000 EUR. Une aubaine pour ces familles démunies. Que valent une trentaine d’arbres fruitiers, et encore, diminuée de tous ceux qui n’ont pas survécus aux inondations, face à cette manne liquide ? Alors les familles démontent leur petite maison en bois sur pilotis et partent avec sous le bras, direction la forêt. C’est ainsi qu’ils vont chasser les esprits de ceux qui ont été incinérés ou enterrés dans la forêt à la périphérie des villages. Pour cultiver le riz en agriculture sèche, le « chamkar », il faut défricher. Alors les arbres tombent. Et la forêt se réduit à peau de chagrin. Je suis remontée sur le plateau de Ta Mok, j’ai regardé la plaine. Autrefois, mais cet autrefois n’est pas si lointain, les clairières de déboisement faisaient des tâches d’un vert plus clair au cœur de la forêt luxuriante. Aujourd’hui, on aperçoit quelques bosquets plus foncés parmi les étendues dénudées. On n’entend plus les singes au pied de la falaise. La CRF de son côté, est obligée de suivre ces familles déplacées toujours plus loin dans la forêt, pour installer de nouvelles pompes à eau, otage du manque d’implication des autorités locales bien trop contentes de toucher une commission à la revente des terrains.
En juin de cette année, Global Witness, une organisation qui dénonce l’exploitation abusive et corrompue des ressources naturelles, a publié un rapport d’enquête sur l’exploitation illégale des bois précieux au Cambodge. Ils se sont fait chasser du pays par la famille d’Hun Sen, le premier ministre... Alors ce retour à Anlong Veng est mi-amer. Je sais que chacun de nous avons fait ce que nous avons pu et sur le moment, c’était ce qu’il y avait à faire. Dans un pays sans politique de développement étatique, comment prévoir ? Mais c’est une très très belle leçon que je reçois là. Lors de mon départ, Dul La s’éclipse. Il pleure. Je n’aurais peut-être pas dû revenir. Je n’aurais peut-être pas dû être si égoïste. Je m’en vais, et eux ils restent avec leurs bébés morts, sans médecins pour les aider ou leur donner des réponses, avec l’inconnu de l’après projet, l’incertitude de retrouver un emploi intéressant et correctement payé. Vanthy a des projets cependant. Elle veut prendre des cours de cuisine et se mettre à l’anglais… « Bandae, bandae » : pas à pas. Elle garde le sourire, elle garde la foi. J’encaisse.

A Siem Reap, il n’y a plus d’habitants dans le centre ville. Là encore, ce sont des investisseurs étrangers qui font construire de grands ensembles hôteliers, des boutiques, des restaurants. Le soir, la rue de la soif, comme on l’appelle, est fermée de fait aux cambodgiens. Dans les bars desquels s’échappe une musique tonitruante, les routards se pressent les uns aux autres dans un doux sentiment d’appartenance et d’exotisme. J’ai presque envie d’aller leur hurler dessus.

Phnom Penh aussi se développe, mais j’aime encore les grandes avenues et l’animation, les marchés et les adolescents à la sortie des écoles et des lycées en uniforme blanc et bleu marine. On voit plus de jeunes couples qu’avant, se promenant main dans la main, ou enlacés sur une mobylette garée au bord du Tonle Sap.

Et puis heureusement, il reste Kompong Cham et Battambang. La campagne non touristique, quoi. Et c’est là finalement que nous avons fait les reines, sur notre mobylette ou derrière Vannak et sa fille Chengda, répondant aux « hello ! » avenants que nous lançaient les enfants à notre passage.
A Koh Kok (« l’île aux cigognes »), où j’ai travaillé il y a 5 ans et où je suis restée amie avec deux anciens volontaires de la Croix-Rouge Cambodgienne, Mr. Sotha et Mr. Heang, j’ai retrouvé l’atmosphère chaleureuse et tranquille du Cambodge que j’apprécie. Assis sur le plancher d’une maison en bois, nous feuilletons les albums usés de Mr. Heang qui a conservé des photos de tous mes passages, de Sébastien, de ma mère, de Manu. Mr. Sotha me demande des nouvelles de Christelle, qui n’avait pourtant passé qu’une journée avec moi dans ce village. Les habitants se souviennent encore de mon prénom et me demandent où j’étais passée. On vient me voir comme une fille du pays qui reviendrait de la ville. « Pourquoi n’es-tu pas mariée ? Où sont tes enfants ? Trente ans déjà ? Tu es plus grosse et plus belle qu’avant ! » On me pose des questions sur la santé de mes parents. Mr. Sotha me rappelle de souhaiter un bon anniversaire à ma maman qui est né le même jour que lui à un an d’intervalle. Et il se remet à parler français, avec ses mots précis et démodés appris à une autre époque par un Mr. Morin, maître breton au lycée Preah Sihanouk de Kompong Cham dans le milieu des années soixante. Aujourd’hui, lui et Mr. Heang sont membres du conseil communal. Ils gagnent 20 USD par mois pour leurs services. Les femmes continuent à tisser des kramas, les foulards traditionnels, et à cultiver les champs. La récolte a été très bonne l’année dernière. La vie n’est pas trop difficile. Mais l’île est en train de s’effondrer petit à petit dans le Mékong. Il y a trois ans, un petit temple abritait les cendres de quelque villageois non loin de la maison de Mr. Sotha. Un jour, cet édifice a tout simplement disparu dans les flots boueux du Mékong. Alors Mr. Sotha commence à se construire une petite maison dans un autre village, plus loin dans l’île, mais il lui manque 70 USD pour construire l’escalier. Et puis l’heureuse surprise : sa mère de 87 ans est toujours en vie. Elle a encore un esprit vif, machouille sa noix de bétel à longueur de temps pour abrutir les douleurs, me prend la main, me caresse le bras en me demandant des nouvelles, en hochant la tête avec bonté et compassion quand je lui dis que je n’arrive pas à avoir d’enfants. Chengda lui masse le dos, qu’elle a tout tordu et voûté à cause de toutes ces années passées à travailler pliée, cassée en deux dans la rizière. Ils posent aussi des questions à Claire, sur l’Afghanistan. Ils savaient que j’y travaillais, alors ils suivaient les informations sur RFI, tous les soirs, sur leur petit poste de radio. Ils ont tous les deux un téléphone portable maintenant, signe que les temps sont moins durs. Ils savent même où se poster avec précision pour capter un signal. Je resterais bien là, à discuter, à répondre à leurs questions, à leur poser les miennes, avec toujours la peur d’être un peu trop indiscrète. Eux n’ont pas changé. Je suis sans voix devant leur ouverture sur le monde, alors qu’il a fallu répéter plusieurs fois le mot Afghanistan à des jeunes rencontrés par hasard. Ils sont précieux. Leur famille est précieuse. Leur village est précieux. Tout ça est trop rare. Mais c’est bien parce que c’est rare que j’y attache tant de prix. Comment les remercier un jour de m’avoir ouvert cette porte sur leur existence, de m’avoir accueilli dans leur famille, dans leur vie quotidienne, car même en mon absence, ils se soucient de moi. Nous repartons évidemment avec un « krama » rouge et blanc, tissé par la femme de Mr. Sotha.

A Phnom Penh, je passe un peu de temps avec Damay, ma "petite sœur" cambodgienne, et sa fille Kanika, qui est aussi ma filleule. Kanika a un papa français, Philippe. Elle ressemble à un lutin, je n’ai pas d’autres mots pour la décrire. Elle rit TOUT LE TEMPS, sourit, joue toute seule, mets sa tête dans mon cou en un câlin confiant à notre première rencontre. Elle suit les pas de sa mère. Dieu les garde.
Et puis nous passons une journée avec Srei Nith, la fille de Dul La et Vanthy, avec Claire et Damay. Nous allons au Suria, LE centre commercial vraiment moderne (et climatisé !) de Phnom Penh. Là, nous prenons un hamburger au BBWorld. Srei Nith préfère le poulet pané qu’elle dépiaute délicatement du bout des doigts en répondant à nos questions en anglais. Elle a mis une robe rose, un élastique avec des perles roses dans ses longs cheveux tressés, elle sourit, rougit… Loin, très loin des lolitas que je croise en France, copie miniature des Britney Spears de service. Dans 2 ou 3 ans, elle se mettra au français, mais pour l’heure, elle nous raconte avec un sourire béat qu’elle a aidé une américaine à déposer son linge chez la lavandière et qu’elle a reçu 1000 riels (25 cts) pour ses services ; elle les garde pour payer l’école (sic). Nous allons ensuite au dernier étage du centre, il y a là des machines de fête foraine, celles dans lesquelles on met un jeton pour manipuler une pince qui est sensée accrocher une petite peluche. Mais j’ai l’impression que les machines sont truquées. Après 10 essais infructueux je propose à Srei Nith d’essayer et coup de chance, je récupère un petit poussin pour elle. Plus tard, nous nous faisons tirer le portrait dans une cabine photomaton un peu spéciale, où l’on choisit les cadres des photos, que l’on peut imprimer ensuite sur des autocollants. De son côté, Srei Nith m’offre une petite broche en forme de fleur et une petite carte qu’elle a rédigée seule en anglais. Elle m’appelle Ming, tante. Je sais que c’est un lieu commun, et je vous en demande pardon d’avance, mais on est loin, très loin de la surenchère consumériste occidentale pour amuser nos enfants…

Et j’emmagasine. Je stocke. Je range. Je classe chacun de ces instants, les sourires et la lumière sur les rizières. Le chien écrasé aussi par un chauffeur de taxi un peu trop fougueux. Et la terrible piqûre de guêpe de Claire à Aek Phnom, à Battambang. Et ce petit monsieur sur le bateau entre Battambang et Siem Reap, qui refait le trajet pour la première fois depuis 10 ans et qui me raconte en versant une larme que c’est là qu’il a été déplacé par les khmers rouges. Et Theary, une employée du salon de beauté où j’allais régulièrement et que je retrouve tout à fait par hasard dans l’hôtel où nous descendons pour les derniers jours à Phnom Penh. Et les vendeuses du marché russe qui me reconnaissent… Enfin tout ce qui fait que j’ai l’impression de rentrer chez moi. Chez moi que je n’ai pas ici, en France. Car qui me reconnaîtrait à Rueil, à Bourges, à Toulouse, à Montigny, à Paris, à Bordeaux ou au Vigan ?  
Depuis que je suis rentrée du Cambodge, je suis passée à Strasbourg et au Kremlin Bicêtre. Demain, je dois partir à Meudon et puis je descendrai en Vendée. J’en ai marre de traîner mes valises.  

Enfin, comme Manu n’écrira rien sur le blog, je vous informe juste qu’il va bien, qu’il a commencé une nouvelle mission au Tadjikistan en tant que conseiller au ministère de la santé pour l’approvisionnement en médicaments. Ce n’est pas tous les jours roses, alors à vos e-mails !

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