Je reprends la plume à bout carré pour vous raconter un petit peu ces 4 derniers jours de voyage.
A Potosi, nous avons aimé nous promener dans les rues en pente, s´emplissant de jeunes comme une fourmilière à l´heure de la sortie des classes. C´est là que nous nous sommes baignés dans l´ambiance quelque peu morbide de la belle époque catholique, alors que l´argent de Potosi inondait l´Europe.
Ainsi la visite du Couvent de Sainte Thérèse, placé sous la protection de la Vierge au Scapulaire[1], nous a permis de tout savoir sur la vie de cette petite communauté de 21 religieuses fortunées, que les riches familles espagnoles mariaient à l´église, sous condition d´une dote conséquente (2 000 pièces d´or ou en cadeaux). Ces religieuses, dont l´espérance de vie ne dépassait pas 52 ans, vivaient complètement recluses, y compris dans la mort (du moins jusqu´en 1865 où l´on commença à les enterrer à l´extérieur du couvent). Quelques exemples de ce que je qualifie de religiosité morbide : dans le réfectoire, les religieuses mangeaient en silence, écoutant les lectures saintes, en ayant sous les yeux un crâne leur rappelant que nées de la poussière, elles retourneraient à la poussière… Ou bien : les religieuses écoutaient la messe depuis… la salle où étaient enterrées leurs sœurs, que l´on recouvrait de chaux pour gagner de la place… Ou bien : pas une statue ou une image du Christ ressuscité, mais des Christ en croix, souffrant et saignant par tous les ports de la peau… Bref, nous avons trouvé ça intéressant mais nous avons aussi été choqués par l´usage qu´a fait l´Eglise de la théologie catholique, en en faisant un outil de peur et de contrôle des esprits, aussi bien pour les colons que pour les indigènes.
Dans la Casa de la Moneda, en contrepartie, nous avons pu voir aussi de beaux exemples de syncrétisme, alliant représentation catholique de la Vierge et figures des mythes Incas, comme Pachamama, la terre créatrice, le soleil Inti et la lune Killa. Dans ce magnifique édifice comprenant plus de 100 salles s´est frappée monnaie pour l´Empire Espagnol, disposant des ressources sur place. Les machines sont venues d´Europe et des Etats-Unis et montrent un formidable sens de la persévérance, lorsque l´on voit la taille des engrenages nécessaire au laminage des lingots d´argent. Pour la petite anecdote, le corsaire Francis Drake était réputé pour cibler en particulier les navires transportant les trésors provenant de la Casa de la Moneda. Manu s´est rendu seul à la mine de la Candella, où les agences de tourisme organisent des visites émouvantes et éprouvantes, afin de partager pour quelques heures les conditions de travail horrifiantes des mineurs. Alors que l´argent a fait la fortune de Potosi depuis le 16ème siècle, aujourd´hui, les ouvriers extirpent difficilement des entrailles de la terre un mélange d´étain, de cuivre, de zinc, d´argent… Qui est concassé, broyé, fondu sur place pour être séparé ensuite à l´étranger. Comme je n´y étais pas (ramper par 40º au milieu de mineurs quasi-esclaves, non merci pour moi), je ne peux en dire plus, mais les photos parlent d´elles-mêmes. Manu a été un peu plus courageux que moi, mais il est rentré tout retourné…
Nous sommes partis dans l´après-midi du mardi 18 avril pour Sucre, dans un taxi-charter pour les 2h30 de route. De la musique « andine » nous braillait dans les oreilles, le conducteur avait adopté une conduite rallye mais prudente, et les paysages défilaient à une vitesse d´enfer, nous permettant d´admirer que trop brièvement les champs soignés cultivés en terrasse sur les rives des quebradas, ces petits ruisseaux de montagne : avoine, blé, maïs, un peu de quinoa, et troupeaux de moutons, chèvres et lamas.
Nous sommes arrivés à Sucre à la nuit tombante et avons trouvé refuge à l´hôtel Charcas, en plein de cœur du centre ville, face au marché. Même si les douches sont communes, nous sommes heureux de dormir pour moins de 8 EUR dans un lit double (le premier depuis Santiago), d´avoir un lit fait tous les jours, de prendre nos petits-déjeuners sur une terrasse ensoleillée.
En ville, nous avons passé le premier jour à traîner dans les rues bordées de magnifiques bâtiments peints de blanc, aux imposantes portes sculptées, aux jalousies sombres, et aux clochers nombreux. Ce matin, nous avons visité le magnifique musée du textile, façade d´un projet de renouveau de l´art du tissage et de la tapisserie au sein des communautés rurales indigènes des alentours de Potosi. Nous attendons avec impatience le marché de Tarapuco où se vendent certains de ces riches ouvrages.
Nous avons aussi écumé la ville à la recherche d´informations pour organiser une randonnée de 2 jours dans les petits villages qui entourent sucre et où la culture locale est la plus vivace. Nous avons fini par dégoter des cartes topographiques au 1:50 000 à l´IGM, Institut Géographique Militaire, dont nous attendons les copies. Hier soir, nous sommes allés manger dans un resto… suisse, l´Arco Iris, où, pour moins de 8 EUR, nous avons dégusté une excellente fondue de fromages locaux et des roëstis (pas sûre de l´orthographe) moelleux à souhait.
Bref, nous profitons de ce voyage. De mon côté, j´ai la sensation de vivre des moments uniques. La totale futilité de la chose n´enlève rien au plaisir, même si les premiers mois ont été frappés par une culpabilité toute judéo-chrétienne de ne pas me sentir « utile ». Mais j´apprends !
Enfin, je ne terminerai pas ce récit sans vous faire partager notre nouvelle passion : la collection des vignettes et la complétion de l´équivalent de l´album Panini (édition Pérou !) pour la coupe du monde de Football de cet été. C´est un formidable moyen de rencontres avec les enfants, les jeunes et les moins jeunes, passionnés du ballon rond, qui se disputent les vignettes les plus rares, et avec qui l´on fait de belles affaires (Beckam et Zidane pour 5 bolivianos, Ronaldinho pour 15…).
[1] Le scapulaire est une représentation symbolique du manteau de la Vierge, sensée protéger son porteur au cours de sa vie et garantir son entrée au Paradis. C´est une borderie que l´on portait épinglée sur ses vêtements ou autour du cou, en pendentif, ornée de l´écusson du Carmel.
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