Nous nous trouvions chanceux depuis cinq mois : pas de grosse galère dans les transports, toujours une solution de repli en cas de problème, pas d´accident ni de panne. Mais hier ou plutôt devrais-je dire les deux jours derniers ont été les pires de notre voyage.
Nous achetons un billet Cusco - La Paz en passant par Puno avec changement de bus. Suivant les recommandations du Lonely Planet, nous signons chez la Compagnie Ormeño, en Royal Class, s´il vous plait !
De Cusco à Puno, ça commence bien, départ à 22h00 mardi soir, nous nous retrouvons dans un bus de seconde classe, très sale, en sous-traitance. Pas de place pour abaisser les sièges, un nombre incalculable d´arrêts et la lumière allumée en permanence entre 4h et 5h30 du matin, heure de notre arrivée à Puno. Autant dire que nous n´avons pas beaucoup dormi. A la gare routière de Puno, nous avalons un petit-dejeuner, en maudissant le froid qui nous tombe dessus sans crier gare. Le bus Ormeño en provenance de Lima pour La Paz, "directo", devrait arriver à 7h00. A 7h30, toujours personne, à 8h00, non plus, nous grelottons, même si j´ai enfilé mon poncho. Enfin, à 8h45, le bus est là. Nous trouvons nos sièges, même si ce ne sont pas les bons numéros. Et c´est parti. Ça semble bien parti même.
Nous arrivons à la frontière vers 10h30. Première embûche : Manu a perdu son petit papier de sortie et nous devons payer cinq dollars pour un duplicata... Mais ça ne fait rien. De l´autre côté de la première, après à peine 30min de route, nous nous arrêtons pour un contrôle des papiers. C´est le dernier arrêt nous dit-on.
Manque de bol, à 14h00, nous arrivons en vue d´une longue file de camions. De loin, nous pensons à un accident... Le bus s´arrête, nous descendons, un peu curieux de savoir ce qu´il se passe. Et là, le sort scèle notre destin pour les seize prochaines heures : des paysans ont dressé un barrage de pierres, deux camions sont en travers de la route et une poignée de représentants du petit peuple, en habit de cérémonie, bâton de commandement à l´épaule, sont en grande conversation derrière le barrage. Leurs revendications ? Le nettoyage du Lac Titicaca, promis et non entrepris par le gouvernement. Nous sommes au milieu d´un paysage de steppe, de graminées en touffes, de poussière et de cailloux. Quelques maisons en adobe s´alignent au bord de la route. Un chien aboie, retenu par sa laisse. Quelques vaches et moutons traversent de temps en temps la route. Et les "alcaldes" palabrent. On nous annonce que le barrage ne sera pas ouvert avant 20h00, s´il est levé. Au bout de quelques heures, les passagers et les employés Ormeño, affamés, décident de rejoindre la ville frontière où au moins nous pourrons manger.
Marche arrière donc, il est 17h00. A 18h, nous nous retrouvons tous dans un petit restaurant pour un poulet-frites. Ormeño nous annonce qu´un bus parti de La Paz, devrait nous récupérer vers 19h et nous y conduire en passant par des chemins détournés pour éviter les barrages. Le temps passe... Il est 19h, mais pas de bus. A 20h, toujours rien. La nuit est tombé avec un froid mordant et tout le monde commence à trouver le temps long. A 21h30, Ormeño décide de retourner du côté péruvien pour plus de sécurité. Un dîner nous est servi, poulet-riz, que nous ne mangeons pas. A 22h30, on nous annonce que le bus est arrivé. Soupirs de soulagement. Tout le monde descend du bus. Les bagages sont chargés sur des cyclos et nous retraversons le pont frontière. Nous avons l´air d´un groupe de réfugiés demandant l´asile. Du côté boliviens, nous faisons quelques dizaines de mètres, mais sans apercevoir aucun bus. Le ton commence à monter parmi les passagers. Il faut dire que la température a chutté et que la plupart des voyageurs étaient montés dans le bus à Lima, la veille, à 10h du matin... Coup de fil sur coup de fil nous apprennent que le chauffeur, qui a déjà été payé, est rentré chez lui et n´a pas l´air très motivé pour reprendre la route... La compagnie envoie quelqu´un le chercher, quasi manu militari. Enfin, vers 23h, nous voyons le véhicule arriver. Un vieux bus tout défoncé. Nous ne trouvons même pas de place côte à côte Manu et moi, car ça commence à être du chacun pour soi parmi les voyageurs... Mais bon, nous avons l´espoir d´arriver à la Paz avant le lever du soleil...
Nous reprenons la même route que dans l´après-midi. Au bout d´une heure, nous sommes de nouveau arrêtés par le barrage paysan. Mais le chauffeur ne se laisse pas intimider et entreprend de passer sur les pierres. Et de un ! Tout le monde se réjouit et commence à piquer du nez. J´ai un peu plus de mal, car je suis sur le siège du milieu, tout au fond, complètement défoncé, et mes pieds ne touchent pas le plancher...
Une heure plus tard, une lueur au loin... D´autres paysans ont mis le feu à des pneus : IMPOSSIBLE de passer. C´est joli un incendie dans la nuit. Le chauffeur fait demi-tour et tourne sur une TRES mauvaise piste quelques kilomètres plus loin. Et là, le vrai cauchemar commence : on nous demande de descendre du bus de temps en temps quand la piste est trop mauvaise et que le chauffeur doit faire une manoeuvre difficile. La lune est pleine et la nuit est claire. Nous sommes transis de froid. Chaque embardée m´arrache des cris d´horreur et je n´arrive pas à dormir, de peur de tomber dans l´allée. Au bout de quelques kilomètres, la piste se termine en cul de sac... Ce n´est pas un rêve... Le chauffeur est obligé de faire demi-tour. Heureusement, un bon samaritain surgit de la nuit : une voiture blanche, un taxi sans doute, se propose de nous servir de guide et nous voilà reparti. Nouvelle bifurcation, nous atteignons de nouveau une route goudronnée. Je nous crois sauvée, mais celle-ci aussi est barrée par les manifestants. Il nous faut repartir sur les chemins, sans lumières, au milieu du désert. Au bout d´un moment, je tombe dans une sorte de létargie. Les lumières de La Paz ne sont plus visibles, le bus rebondit sur les nids de poule, plus personne ne nous montre le chemin, je suis persuadée que nous sommes perdus. Et au moment où je ne m´y attends plus, Manu me secoue de mon coma en me disant que nous sommes arrivés à La Paz. Il est 5h30 du matin. Celà fait trente et une heure que nous voyageons.
Je ne vous dis pas à quel point le lit nous est agréable. Nous dormons jusqu´à 13h00 et partons avaler une plâtrée de pâtes dans un chouette restaurant italien.
Ce n´est pas tous les jours facile. |