Dernière randonnée, dernière aventure des bois, dernières purées-saucisses et nuits la tête en bas. Finis les cheveux cracras et les débarbouillages dans l´eau glacée d´un torrent. Ouf !
Finis aussi les marches qui vous mènent de chemin extérieur en chemin intérieur à la découverte de ses limites. Finis les rencontres furtives qui laissent comme un goût de rêve. Finis la solitude des grands espaces, limites d´un monde humain. Finis les ruines ignorées ou anodines au détour d´un virage, les villages camouflés dans la pierraille. Snif !
Nous rentrons de notre dernière randonnée dans la grande cordillère andine. Trek del Choro, de 4 600m à 1 000m en passant par un col à 4 850m dans un désert de rocaille, de steppe rase et de rares murs de pierre, jusqu´à Chairo, petit village installé au bord d´un rio au coeur de la jungle. Et tout le long : un chemin Inca extrêmement bien préservé, enchanteur, de cailloux sertis de gazon ou souillés de boue.
Enchantés nous sommes, mais ce fut un peu difficile : ma cheville a continué à faire des siennes... Du coup j´ai compensé comme j´ai pu en m´appuyant sur un bâton (bonjour les courbatures du biceps), en me laissant gracieusement tomber de tout mon poids sur la jambe gauche à chaque pas (aïe, aïe, aïe, mon genou). Et puis ce n´était pas très drôle pour Manu qui devait m´attendre tous les vingt mètres, lui qui d´habitude gambade comme un viscacha. Mais nous y sommes arrivés, avec de beaux – et de moins beaux moments – que je vais m´empresser de vous raconter après cette longue introduction.
Premières heures de la randonnées : au départ de La Cumbre, une petite vieille nous harcèle. Elle veut nous servir de guide et nous accompagner sur le chemin. Elle est pliée en deux et chargée d´un gros balot. Au début, nous trouvons ça plutôt drôle, mais dès qu´elle est à notre hauteur, elle commence à papoter en quechua. Je ne comprends rien et comme je suis polie, j´essaye de répondre en espagnol. Mais faire la causette en grimpant un col à 4 700m d´altitude, CE N´EST PAS POSSIBLE !!! Nous arrivons à la semer en bas de la pente.
Un peu plus tard, je me mets à penser, dans ce vide humain, sur ce chemin large et en bon état, encadrés par de vertigineuses parois de roche, qu´il ne pourra pas se passer grand chose au cour de cette randonnée, que nous allons nous retrouver tous les deux pour trois jours de méditation... A voir...
Au troisième « poste de contrôle », tenu par les villageois d´une petite communauté rurale, nous devons nous acquitter de la ridicule somme de dix bolivianos par personne, soit un euro, pour aider à l´entretien du chemin et participer un peu à la vie de la communauté (après tout, nous campons sur leur terrain, faisons du bois avec leur feu, etc.). Alors que nous payons gentiement notre dû, un couple d´Israëliens commence à hausser le ton avec l´un des « gardiens ». Ce dernier leur demande de rebrousser chemin... puisqu´apparament ils ne veulent pas payer. Je trouve ça un peu ridicule et me dis que c´est peut-être un problème de langue. Alors je m´adresse gentiment (et je souligne) au couple et la répartie ne tarde pas à venir. Ci-dessous, petite retranscription :
Moi : Hi, you know, it´s only 10 bolivianos per person ; it´s not even 2 dollars. Why can´t you pay ? They take care of the trail you know...
Lui : You don´t know how much money I have in my pocket ! I am not from America or from Europe... And why do you shove your nose in my business, mother fucker ?!
Moi : OK. I don´t have anything to say... Enjoy your trek nevertheless.
Dois-je rajouter qu´il avait un appareil photo à 1 000 USD autour du cou et qu´ils étaient habillés des pieds à la tête de vêtements de backpackers de La Paz... Heureusement, Manu n´a pas compris sur le coup la fin de sa répartie et nous partons sans plus nous occuper d´eux. Juste un petit commentaire personnel : c´est une honte. Vous verrez par vous-même sur les photos le niveau de vie de ces gens.
Nous continuons notre route jusqu´au site de camping indiqué dans notre guide de trekking : une petite plate-forme en bord de rivière. Il n´est que 14h30 mais avec ma cheville, je ne peux pas aller plus loin. Manu arrive à faire fonctionner le réchaud qui continue à faire des caprices pour faire chauffer un peu d´eau pour se laver les pieds. Un jeune pâtre et son petit cousin aparaissent entre les buissons, accompagnés de leur cinquantaine de moutons. En deux minutes, nous sommes envahis ! Nous n´avons pas de bonbons à distribuer, mais nous continuons notre oeuvre de promotion du football en leur donnant quelques vignettes. Ce petit bonhomme va à l´école le matin, et l´après-midi, il garde les moutons jusqu´à la tombée de la nuit. Nous finissons par craquer et lui cédons quelques biscuits que nous avons. Un grand MERCI nous récompense ! Un peu plus tard dans l´après-midi, un autre adolescent débarque et se plante devant nous sans rien dire. J´essaye bien d´entamer la conversation mais sans grand succès... Je lui demande ce qu´il veut (je me doute bien que c´est le gamin qui l´a envoyé là...), mais aucun son ne sort de sa bouche. Nous nous départissons de quelques images avant de le voir disparaître.
Il est l´heure de faire à manger et nous tentons de rallumer le réchaud...Rrrrrgggg... Pas de chance, il ne fonctionne plus. J´arrive à convaincre Manu d´allumer un feu, et nous réussissons dans un temps record à faire chauffer une purée trop liquide et quelques saucisses de poulet. Heureusement que nous avons du cho-co-lat !
Après une nuit un peu agitée pour Manu qui va vomir, après avoir longtemps résisté, nous reprenons le chemin, un peu fatigués.
Cette journée sera un peu plus calme que la veille et nous commençons à bien descendre dans la végétation dense du type forêt des nuages. Nous nous accordons même le luxe de cueillir quelques fraises des bois. Nous arrivons sur notre lieu de camping vers les 15h30, toujours au bord d´une rivière, mais en moins hydillique. Le site est jonché d´ordures. Comme il faut bien qu´on se fasse une petite place, je prends un de nos sacs poubelle et commence à faire le ménage. En cinq minutes, je remplis pratiquement la moitié du sac. Il faut dire que les accompagnateurs boliviens des groupes de touristes ne sont malheureusement pas très "écolo". Ceci dit, je me demande pourquoi les touristes ne disent rien et pourquoi il n´y a pas une poubelle sur les chemins, vu qu´on verse une petite contribution pour leur entretien.
Nous arrivons tant bien que mal à aplanir un petit coin, au milieu des galets. Le plantage de tente est plutôt aléatoire, mais pour une nuit, ça ira bien.
Nous nous accordons le luxe d´une toilette dans la rivière. Nous avons beau être déjà dans la zone de la selva, l´eau nous vient des hauts sommets alentours et il fait frisquet. Qui plus est, nous retrouvons nos copines les petites mouches suceuses de sang. Allez, on ne traîne pas. Miracle, le Primus s´allume et nous arrivons à préparer une soupe aux pôtirons. Mmmm. Dans la tente, backgammon et... cho-co-lat !
Le lendemain matin, nous sommes baignés pour la première fois en trois jours par un bon soleil qui réchauffe nos corps meurtris par la nuit sur les galets. La journée commence par une légère ascension sur une magnifique portion du chemin inca, pierres égales et murs recouverts de mousse, escaliers en parfait état. Nous passons un versant et nous voilà en pleine zone "tropicale". Dieu qu´il fait chaud ! Nous nous retrouvons en tee-shirt, recouverts de répélent et arrivons vers 12h00 à la casa Sandillani. Un lieu incroyable s´il en est. Un japonais y a construit sa maison dans un style... japonais ! au milieu d´un jardin d´eden, arbres fruitiers et fleurs. Nous y buvons un coca cola quand nous le voyons sortir de son jardin, courbé comme dans les animations nippones. Il vient nous saluer avec un livre dans lequel nous notons les informations d´usage. Il nous demande de quelle région de France nous venons. Paris ne semble guère l´intéresser, par contre, l´Alsace... Ah ! Strasbourg ! Et il disparaît en trottinant pour réapparaître quelques secondes plus tard, portant à bout de bras un livre touristique en japonais sur la belle région... Alsace ! Livre qu'une randonneuse lui a un jour offert. Et nous nous trouvons à feuilleter les pages et commenter les photos. Seul dans sa montagne, ce monsieur n´a sans doute pas grand-chose d´autre à faire que de lire et relire le peu de livres dont il dispose. Il connaît TOUTE l´Alsace par coeur. Nous finissons par discuter de nos autres voyages et il suit notre histoire sur des cartes qu´il a tracées lui-même à la main. Nous avons même droit à un cours d´histoire sur la France, Charles Martel et les Maures en 732 !!!
Il nous raconte aussi son voyage : parti du Japon en 1953, il passe deux ans au Brésil, avant de trouver son coin de paradis en Bolivie en 1955. Aujourd´hui, il a 75 ans ! Malgré la surprise et la volonté de prolonger l´échange, il commence à se faire tard et il faut que nous arrivions à la fin de notre randonnée assez tôt pour prendre un transport jusqu´à Coroïco.
La chaleur est étouffante. Nous transpirons à grosses goutes et faisons une pause 1h30 plus tard pour prendre un casse-croute, sans savoir que nous ne sommes qu´à quelques minutes de Chairo.
En arrivant dans le village, nous ne voyons que des taxi privés de style minibus, autant dire que le prix devrait être à la hauteur, mais coup de bol : trois touristes catalans sont là avec leur grand bus et leur chauffeur. Venus retrouver l´autre partie de leur groupe qui faisait le trek, ils décident de retourner à Coroico, en l´absence de logement décent à Chairo. Parfait ! Nous sautons sur l´occasion et grimpons avec eux. Nous passons un voyage agréable pour l´heure et demi qui nous sépare de Coroico, la ville aux collines dorées. Nous sympathisons avec Mariane, une suisse allemande mariée à un espagnol.
A Coroïco, nous réservons un emplacement de camping dans le complexe hôtelier Sol Y Luna, à vingt minutes de marche du centre. Ça grimpe sec, mais nous sommes récompensés de nos efforts par le cadre luxuriant du lieu. Nous plantons notre tente sur une toute petite terrasse cachée dans les fleurs, les bambous et les citronniers. Au petit matin, le concert des chants d´oiseaux est assourdissant. Il y a deux petites piscines dont les terrasses sont bien agréables, mais dont l´eau est malheureusement bien trop froide pour pouvoir s´y baigner, étant juste les retenues d´un petit ruisseau capté par l´hôtel. Nous passons là une journée de pure farniente avant de descendre manger en ville une délicieuse fondue au fromage. Nous retrouvons par hasard Clément, un jeune brestois avec qui nous avions partagé notre galère de bus Puno - La Paz et Mariane, dont le mari malade est resté à leur hôtel.
Nous sortons du restaurant vers 23h, ce qui est un record pour nous. Nous n´avons pas pris de lampe torche pour le trajet jusqu´à l´hôtel, mais hauts les coeurs, nous entamons l´ascension... jusqu´à la lisière de la ville où il n´y a plus de lampadaires et où des chiens se mettent à aboyer dans la nuit... Brrrrr... Ça fait peupeur... D´accord, on a essayé, mais finalement, on va peut-être prendre un taxi.
Ah oui, un taxi. Mais il est maintenant 23h20 et nous ne sommes pas à La Paz. Après consultation auprès de la police du coin, nous devons nous rendre à l´évidence que les rues sont vraiment désertes. Nous entrons dans le dernier restaurant ouvert, sur la place et demandons si nous pouvons appeler un taxi. Là, quatre hommes sont en train de boire des bières et nous disent qu´ils peuvent nous conduire.
Bien, nous montons avec deux d´entre eux dans un mini-bus 4x4. Nous commençons à discuter. En fait, ils ne sont pas plus chauffeurs de taxi que nous. Ils veulent simplement rendre service. Ce sont de riches pazeños qui financent un projet de développement dans leur village natal. Ils ne connaissent pas du tout la route de l´hôtel, et devons faire demi-tour. Au bout du compte, c´est nous qui leur indiquons le bon chemin. Nous leur laissons 30 bolivianos en les quittant (3 EUR), en nous sentant bien ridicules.
Le lendemain, nous avons un minibus pour La Paz, sur la fameuse route de la Mort. Vingt-six accidents par an, des portions pas plus larges que 3,20m, tout un système de "gardiens" positionnés aux endroits les plus dangereux, avec le moins de visibilité, pour signaler aux chauffeurs quand passer à l´aide de petits drapeaux rouges et verts. Au bout du compte, nous ne sommes pas plus effrayés que ça, après les nombreuses pistes que nous avons déjà empruntées au Pérou (notamment Andagua-Arequipa et Cusco-Quillabamba).
Retour sur La Paz. Nous retrouvons les charmants propriétaires de l´hôtel Posada del Angel. Notre chambre habituelle est prête. Serviettes éponges de plus de 1mm d´épaisseur. Douche brûlante. Mais la chambre est toujours aussi glacée.
Nous sommes enfin décidés à aller visiter le site pré-inca de Tihuanaku, le plus grand site précolombien d´Amérique Latine paraît-il. Minibus depuis le cimetierre, pour 12 bolivianos par personne. Une heure trente pour faire 71km, dont la moitié pour sortir des faubourgs de la capitale. La Paz est comme un cancer sur la montagne. Des langues de maisons en briques, dénudées, non terminées, nécrosent des versants qui montrent des signes de faiblesse. Nous ne pouvons nous empêcher de penser qu´un jour tout va s´effondrer et que ce ne sera que justice.
Nous sommes un peu déçus par Tihuanaku. Le site est certes étendu, mais il n´y a plus beaucoup d´édifices à voir. En effet, les espagnols puis les habitants du coin se sont allégrement servis en magnifiques pierres pour leurs propres besoins. Ça s´appelle du recyclage, et après tout pourquoi pas, mais c´est quand même triste. Il reste quelques beaux monolithes anthropomorphiques, mais entourés de fils barbelés de un mètre de haut. Autant pour la mise en valeur du site. Bref, nous n´y faisons pas de vieux os. Avant de partir, nous allons visiter les deux musées. Le premier expose des centaines et des centaines de céramiques et de poteries sans aucune explication. Nous faisons le tour en dix minutes, un record ! Le suivant présente quant à lui les blocs monolithiques et quelques belles pierres retrouvées sur le site ou récupérées d´autres musées... Mais il n´y a pas d´électricité... Nous battons un nouveau record de temps de visite.
Bien, je passe maintenant au seul "réel" ennui que l´on ait eu en cinq mois et demi de voyage. Rien de grave en fait. C´était un de ces jours où ne nous voulions pas lâcher prise. Nous allons vers le village de Tihuanaku afin de prendre un minibus pour le retour sur La Paz. Avant de monter, je demande le prix. Le chauffeur me répond par la question suivante : combien vous avez payé à l´aller ? douze bolivianos. Ça les fait rire. Visiblement, c´était un peu cher. Je n´apprécie pas trop et me tourne vers les autres passagers pour savoir combien ils payent. Deux touristes argentines me répondent : "sept bolivianos par personne, et vous ?". "Comme vous, pas plus". Bien, nous partons. Au milieu du voyage, l´assistant chargé de recouvrer les courses appelle à payer. Manu sort un billet de vingt bolivianos. Le chauffeur me l´arrache pratiquement des mains, le glisse dans sa poche de chemise et me dit : "C´est à moi que vous payez." Je flaire l´arnaque et demande notre change. "Non, c´est dix bolivianos pour les touristes". Poliment mais fermement, je lui demande le juste prix de la course. Il se décharge de 3 bolivianos. Toujours pas assez. "Tres boliviano mas, por favor". Deux arrivent dans ma main tendue. "Un boliviano mas, por favor". "Je vous le rendrai à La Paz". J´imagine qu´il n´a plus de change, donc je n´insiste pas. Ceci-dit, je me retourne régulièrement pour vérifier que son assistant n´ait pas de la monnaie. Pas de succès.
Nous arrivons à la Paz et je demande LE boliviano. Là, on aurait dû s´en douter, le chauffeur, très sérieusement, m´annonce que le prix a changé et qu´il est officiellement de huit bolivianos par personne. NOUS lui devrions donc un boliviano. Ah ! Non ! Notre sang ne fait qu´un tour. Un prix est un prix, une parole est une parole. Manu sort du bus pour aller chercher un représentant de la police touristique qui grouille dans le coin, alors qu´il n´y a rien à y voir. A croire que les arnaques sont courantes... Le policier arrive. La discussion commence. Heureusement pour nous, les deux argentines sont encore dans les parages et témoignent en notre faveur. Mais le chauffeur ne veut rien entendre. Le policier n´est pas un violent visiblement. Il finit par aller chercher deux autres policiers à qui nous re-servons notre histoire. Le chauffeur finit par me traiter de menteuse. Moi qui aurais bien lâcher l´affaire, là, je commence à m´énerver. Du coup, mon espagnol s´emmêle les pinceaux mais j´arrive à me faire comprendre. Les trois policiers gardent un calme un peu trop désintéressé à mon goût. Mais finalement, un supérieur ajoute sa voix à la nôtre et sert un magnifique sermon au chauffeur qui commence à se décomposer. "Tu leur donnes LE boliviano ou tu me suis au poste". Je commence à avoir pitié pour lui. Mais il prend la menace au sérieux et finit par nous céder LE boliviano en me disant "Un regalo !". Nous remercions nos amis de la police et allons prendre un taxi pour retourner à l´hôtel. Le chauffeur qui a suivi l´altercation nous annonce le prix de la course à six bolivianos. Nous n´avons jamais payé si peu cher !
Moralité : on veut bien être gentils, mais pas cons !