Samangan 18/11/2006
Première fois que je prends la route pour Samangan. Sortie de Kabul longue et animée. Azam, un colosse à la grosse moustache brune, à l’air effrayant mais au sourire ravageur, me conduit dans un pick-up chargé de médicaments pour les centres de santé AMI. Direction Baghlan, Kunduz, Mazar-e-Sharif, mais surtout Aibak, chef-lieu de la province de Samangan. Nous croisons des chars rapides, drapeaux français claquant au vent. Les bas-côtés sont bordés d’échoppes aménagées dans de vieux containers : pièces détachées pour les voitures, gonflage des pneus, ventre de fruits secs et de boissons pour affronter les longues heures de voyages. Un peu plus loin, la région d’Istalef, réputée pour ses céramiques. De loin, je lorgne sur de grands plats d’un beau vert d’eau, qui ne sont pas sans me rappeler les céramiques vietnamiennes. Partout, sur les fils électriques, dans les arbres, sur les clôtures, des cerfs-volants échoués. Bout de plastique en guenilles, squelette amputé, portant la tristesse des jeux interrompus par un geste maladroit. Mais plus haut, d’autres engins se promènent dans le ciel, agités de soubresauts, au rythme des poignets et coudes enfantins. Plus loin encore, au fond d’une vallée, trois hélicoptères à deux retors, des engins militaires, font du rase-mottes. Je suis voilée, mais sans doute à cause de la voiture, les hommes et les enfants repèrent vite l’étrangère. Nous montons vers les sommets enneigés qui nous avaient déjà éblouis au réveil, dans notre chambre, derrière la baie vitrée. Le tunnel de Salang est le passage obligé pour accéder au nord du pays depuis Kabul. Ce fut le lieu de farouches combats entre russes et moudjahiddins, moudjahiddins et talibans, talibans et forces gouvernementales, factions adverses menées par des chefs de guerre plus ou moins indépendants. Aujourd’hui, il ne reste de ses combats que des alignements d’ardoises dressées dans les cimetières et des carcasses rouillées de chars comme la carapace de gros scarabées après la mue. Plus nous nous élevons, plus le paysage blanchit. Encore plus haut, le ciel a pris une vilaine teinte grisâtre. La neige se met à tomber. Certains s’arrêtent pour mettre des chaînes, mais en Land Cruiser, pas de problème. Enfin, au bout de trois heures de route, encadrés par d’énormes tas de caillasses que l’on est bien obligé d’appeler montagnes mais qui ont plus l’air de terrils démesurés à la sortie d’une mine de géants, nous atteignons le tunnel de Salang. Deux kilomètres d’obscurité totale. Les lampes de sécurité n’éclairent rien (problème d’électricité ?), juste les phares des voitures et des camions percent l’opacité malsaine des gaz d’échappement retenus dans ce goulet. Une portion est semi-ouverte et je respire un peu. Enfin, une lueur apparaît. De ce côté, la surprise est totale : un soleil généreux baigne un ciel cristallin qui se répand comme un parasol sur des montagnes nettes aux cimes blanches. Dans le fond de la vallée, les remous d’une rivière que l’on imagine glaciale. Le paysage qui défile se réduit au stricte minimum : la terre, l’eau, le ciel. On pense au feu comme au cœur des hommes. Nous redescendons dans une vallée qui se découvre paradisiaque après la stérilité : terrasses où des chaumes d’un riz peu productif se laissent brouter par des chèvres (biz), des vaches (gaw), quelques ânes (ghar) et des moutons (gizpan) au cul déformé par la graisse. Azam me montre chaque animal du doigt en me le nommant. La vallée est jaune et verte. Peupliers, arbres fruitiers que ne reconnais pas sans leurs fruits, rousseur d’automne. Le relief change de nouveau. Des phrases tristes me traversent l’esprit à la vue de ce paysage. Nous sommes passés de la fertilité à la stérilité la plus totale. Manque d’arbres, manque d’eau, manque d’animaux, manque d’hommes même. C’est un paysage qui manque de tout. Mais regarde bien, au loin, contre un flanc plus sombre, on aperçoit quelques maisons. Et là, ne serait-ce pas les lignes d’un sillon peu profond ? Alors finalement, les hommes ont quand même réussi à soutirer quelque produit de ce paysage avare ! 19/11/2006 Maison-bureau à pieds. Enfants, ânes, moutons, montagnes lointaines dans une lumière blanche et matinale. Première journée de terrain. Dans la voiture, nous sommes six. Je propose à Anissa, superviseur des volontaires de santé communautaire, de venir s’asseoir à côté de moi, plutôt que de se retrouver écrasée contre mes collègues masculins. J’ai la fesse droite comprimée contre la boîte de rangement. Anissa a passé son bras autour de mes épaules pour me retenir contre elle dans les virages et éviter que j’aille me jeter dans les bras du chauffeur. Je suis blottie contre une poitrine généreuse. C’est plus confortable de ce côté-là que du côté chauffeur. Nous visitons la clinique d’Hazrat Sultan (quel nom !), sur la route de Mazar-e-Sharif. Aujourd’hui, c’est jour de « debriefing day » pour les agents de santé communautaire. Premier contact avec ces hommes et ces femmes qui donnent de leur temps pour tenter d’améliorer les conditions sanitaires de leurs concitoyens, grâce à l’éducation et l’accès à des soins de santé de base (prise en chargé des diarrhées, des infections respiratoires, des cas de palu simple), de la promotion de la vaccination et de la santé maternelle (accouchement au centre de santé)… Les hommes ont le droit de s’asseoir sur des bancs, sous un auvent, avec le directeur de la clinique qui reçoit leur rapport et leur apporte un complément de formation. Les femmes sont à l’écart, assise sur leurs talons dans la poussière. Une ribambelle d’enfants gravite autour d’elles. Leur burka est relevé au-dessus de la tête. Certaines la portent blanches, d’autres l’ont choisie bleue. Je vais serrer quelques mains. Une vieille dame a des tatouages traditionnelles sur le visage : points bleus sur le front, le menton et les tempes. Une accoucheuse traditionnelle, j’imagine. Parmi les hommes, une figure se détache : visage taillé de traits fins et nets, droits, sans fausse note. Des yeux clairs et une barbe poivre et sel taillée en pointe viennent compléter la froide beauté de cet homme. Je prétexte de prendre des photos pour faire son portrait.
Je déjeune sur une natte au bureau, seule, assise à l’extérieur, profitant des quelques rayons de soleil qu’une treille de vigne grimpante veut bien laisser venir à moi. Je mange du « palaw » accompagné de mouton. C’est le plat de base de la cuisine afghane : riz préparé dans de l’huile, parsemé de quelques rondelles de carottes et de raisins secs. Nous repartons en début d’après-midi pour Shuluktu. Nous quittons la route principale… Le chauffeur a dû se tromper : la piste que nous empruntons ne mène nulle part, mais se perd au pied des montagnes. Ces montagnes d’un brun plissé qui sortent de terre comme un gros lézard vautré dans la boue. Pourtant, après le lit d’une rivière à sec, sous une lumière de fin de journée (alors qu’il n’est que 15h), je distingue les contours géométriques d’un lotissement. Car comment parler d’un village ? Quelques ruelles délimitées par de hauts murs en briques de boue et de paille séchées. Un homme se cache derrière un recoin pour nous observer. Je prends une photo en vitesse, comme un vol à la sauvette. Nous sommes venus fermer un poste de santé et ce n’est pas drôle. L’agent de santé a repris des études à Aibak et ne peut plus remplir ses fonctions. Un des superviseurs part chercher des représentants communautaires. Je suis la seule femme de l’assemblée bien sûr. Ils ont tous les rides et l’indifférence résignée des dignitaires. Malaise. Respect imposé par leurs turbans et leurs barbes. Ils en imposent, c’est sûr ! Karine, la responsable de programme à Samangan me donnera par la suite quelques conseils pour gérer ces moments, où je me sens si insignifiante. Tout se joue sans moi, entre hommes. Etre moi-même et ne pas oublier que sous leur apparat, ces hommes ne sont ni plus puissants, ni plus intelligents que d’autres. Un homme reste un homme ! En attendant, je mets dix minutes à enfiler mes bottes sous le regard inquisiteur d’une trentaine de garçons et d’adultes de tous âges. Je me fais l’effet d’une extra-terrestre. Que suis-je à travers leurs yeux ? Une femme ? Une étrangère ? Une énigme ? J’aimerais pouvoir lire leurs pensées !
21/11/2006 Quotidien. Je me croirais en Roumanie dans notre maison. Plafonds bas, murs peints à la chaux, rideaux à fleurs et moquette usée aux motifs géométriques mal assortis, placards vitrés, chaussures crottées. Il y a un lapin blanc dans le jardin qui s’approche dès que je sors fumer une cigarette. J’en fume moins d’ailleurs, car il a commencé à faire vraiment froid. J’ai les pieds gelés dans mes belles bottes à 100 EUR. Je vais adopter la mode tadjik : trois paires de chaussettes ! Le matin, nous rejoignons le bureau à pieds. Aujourd’hui, nous glissons dans la boue, après une nuit pluvieuse. Des adolescentes se rendent à l’école, un voile blanc sur la tête. Des « salam » nous sont timidement adressés derrière des mains qui cachent une bouche rieuse. Des petits vieux (oui, les vieux sont petits à la campagne) juchés sur leur âne nous croisent avec l’indifférence la plus totale. Le gardien de la maison, Baba Aziz, nous accompagne en poussant son vélo à son côté. Il tient le rôle de « marham », celui qui protège l’honneur des femmes seules. Avec sa barbe blanchie et ses oreilles sourdes, je ne vois pas bien ce qu’il pourrait défendre, mais bon, nous suivons les règles. Dans l’est du pays, on m’a dit que ce rôle pouvait être tenu par de jeunes filles de la maison déguisées en homme. Il y a un autre petit vieux au bureau : Coco Ashuri, le cuisinier. Un look de Sean Connery mêlé de Charlie Chaplin, yeux pétillants, humour pince sans rire et petits pas de danse lorsqu’il est content. Il m’appelle Anna Jon, « chère Anna ». Mais je ne sais pas s’il va continuer à me donner du Anna Jon, car aujourd’hui, j’ai osé râler. Je trouve que les portions sont insuffisantes. Face à mes plaintes, il se rengorge avec une moue vexée : « Noooo, very, very ! », sa façon à lui de me dire qu’il y a assez à manger. Mais j’insiste : j’ai faim à longueur de journée, il faut faire plus à manger. De coup, ce soir, je me suis explosée le ventre (passez-moi l’expression) avec les carottes, le poulet tika, le riz, le reste de chou-fleur et la sauce béchamel (ça c’est moi).
A la maison, Karine vit avec Sabzbahar – essayez donc de le dire tout haut trois fois de suite sans trébucher ! – qui est en charge des aspects de santé maternelle et infantile. Elle est tadjik et est venue travailler ici suite au manque de personnel qualifié en Afghanistan, et surtout de la grande difficulté à recruter des femmes. La plupart du temps, pour pouvoir embaucher une femme, il faut aussi verser une rémunération pour qu’un marham l’accompagne. Elle parle anglais avec un accent russe, la bouche en cul de poule et ne mange que des pâtes et des patates. C’est un portrait un peu réducteur je l’avoue. Elle est adorable, extrêmement serviable et c’est grâce à elle que je me sens bien vite chez moi. Elle me pose des colles en russe : comment dit-on fromage ? Je réfléchis quelques secondes et voilà que ce mot que je n’ai pas prononcé depuis quatre ans surgit comme un hoquet : « suir » сыр ! J’en saute de joie. En dari, j’apprends comme une enfant. Je répète ce que le Dr. Sediqi traduit au Dr. Salam : « dega », ensuite ; « khalas », fini. Mais ce n’est pas une langue facile, malgré ce qu’on peut dire.
Manu me manque tous les jours. Il a annoncé aujourd’hui à la Chaîne de l’Espoir qu’il ne prolongera pas son contrat au bout des six mois.
26/11/2006 Il n’est que 18h17 mais il pourrait être 22h tellement il fait sombre. Dehors, un froid vif et brutal a gelé le paysage. Certains versants sont encore recouverts de neige. J’écris à la lueur d’une lampe au gaz, dans une petite pièce surchauffée de la maison d’hôtes de la clinique de Big Mohammad. Une exclamation : quelle journée ! Elle n’avait pas bien commencé pourtant cette journée… Je me suis réveillée nauséeuse. Arrivée au bureau, quelques problèmes de dernière minute ont surgi et retardé notre départ sur le terrain. A 13h, enfin, après un rapide passage au bazar pour acheter quelques provisions, nous prenons la route de Big Mohammad (tiens, ça me fait penser à quelqu’un !). Piste caillouteuse ma foi bien carrossable. Nous quittons Aibak, le chef-lieu de Samangan, sous un ciel bas, chargé de neige qui hésite encore à tomber. Un de mes collègues s’est allongé sur une des banquettes à l’arrière du gros Land Cruiser (mais c’est un pléonasme). L’autre somnole la tête bringuebalant sur ses épaules comme le saint-bernard posé sur la plage arrière de la voiture de mes grands-parents. Il n’y a que le chauffeur, Amon, et moi qui gardons les yeux ouverts. Avec des objectifs différents sans doute. A la sortie de la ville, nous croisons un vieux monsieur chevauchant un âne (tiens, est-ce qu’on peut dire ça, « chevaucher un âne » ?!). Devant lui, un mouton est posé en travers de la monture, deux pattes pendant de chaque côté. Il n’a même pas l’air de s’en incommoder. En les apercevant, Amon m’adresse un clin d’œil. Il y a encore quelques arbres fruitiers, qui se sont mis en tenue d’hiver. Les champs sont labourés et accueilleront après l’hiver du blé et des melons. Pour l’heure, des moutons et des chèvres sont bien les seuls à pouvoir trouver ces étendues stériles à leur goût. Ici, il n’y a pas d’eau, alors les gens espèrent la neige qui rengorgera les sols. Plus nous nous éloignons d’Aibak, plus le paysage est désertique et plus ça devient beau. La terre est ici comme la peau d’une vieille personne qui raconterait l’histoire de sa vie. Elle est ridée par l’âge, crevassée par le froid, bosselée par la guerre, brûlée par la sécheresse, plissée pas les soucis, nécrosée par la solitude, effondrée par la fatigue… Et nous la chevauchons sans aucune pudeur, du creux de ses rides au sommet de ses verrues. C’est un corps qui bientôt prend forme. Une gorge, une poitrine généreuse, un ventre trop plat, une croupe et des cuisses avachies. Chaque détail du paysage se lit comme un détail de ce corps. Nous nous élevons et mes oreilles s’ajustent à la pression. Dans un virage, vers le sud, une vue magnifique me coupe le souffle. Je penserai à prendre une photo au retour. Là, je n’ai que le temps de retenir ma respiration avant d’enchaîner le virage suivant. Nous dépassons deux jeunes garçons sur leurs ânes, encadrant un troupeau de moutons.
Enfin, le village de Big Mohammad apparaît. Encore une fois, je suis bluffée. Comment dans ces régions si nues arrive-t-on à aussi bien dissimuler ces maisons ? Les habitant se pressent avec curiosité pour savoir quelle voiture vient troubler leur tranquille isolement. La clinique financée par AMI se trouve dans l’enceinte de la mosquée. J’ai presque l’impression de commettre un sacrilège en y pénétrant. Il faut dire que les femmes en « tchadri » (il paraît que « burka » est le terme pakistanais) sont partout, dès qu’elles sont dans la rue. Ce midi, au bazar, j’ai vu deux femmes en tchadri blanc traverser la rue. Avec le soleil et la poussière, j’ai cru voir passer deux fantômes.
Nous ne restons à la clinique que le temps de saluer le directeur, les vaccinateurs et la sage-femme, Zakia. Puis nous repartons pour le village de Chochman. Cinq cents familles au milieu du désert. Nous allons rendre visite à un volontaire de santé communautaire, qui a été recruté comme superviseur, le Mullah Sher Ahmad. C’est un docteur de l’Islam, bien plus accueillant que mon voisin dans l’avion ! Ce village est ouzbek, peu de gens y parlent dari. Les femmes et les jeunes filles ont des grands voiles rouges, pas de tchadri. Nous abordons les questions de travail. Sheh Ahmad va maintenant recevoir un salaire pour arpenter les plaines steppiques autour de la clinique de Big Mohammad et de Zeraki de poste de santé en poste de santé. Il est ravi : il est prêt à faire des centaines de kilomètres à cheval pour servir son peuple et Allah. Il faut dire qu’il connaît son travail sur le bout des doigts. Il fait froid dans la petite pièce. Le tapis et les coussins sont gelés. On nous apporte le « sandali ». C’est une table basse sous laquelle sont placées des briques chauffantes. Le tout est recouvert de deux couvertures, dont une a été tissée par la mère du mullah. Tout le monde s’empresse de glisser les jambes aussi loin que possible là-dessous, et au plus près des briques. On nous installe des coussins dans le dos, puis le thé et les bonbons arrivent. Le mullah remercie Allah de nous avoir conduits jusqu’à lui. Il déborde d’énergie, son sourire me réchauffe le cœur. Sa belle-mère sera son binôme, elle supervisera les volontaires féminines. C’est la deuxième épouse de son père, vu l’âge du mullah, j’imagine une vieille matrone de 70 ans. Mais le Dr. Sediqi, mon collègue, me dit qu’elle doit être « plus jeune, plus belle et plus grosse » que sa première épouse. En réalité, c’est une ouzbeke aux yeux bridés, dont l’un semble trouver le côté gauche de la pièce plus intéressant que le droit. Je réprime un fou rire. Alors que nous conversons, la porte s’ouvre sur de jeunes garçons qui déposent sur le sandali une belle nappe et cinq assiettes remplies de… mouton ! On l’aurait parié. La viande est dure et nage dans un jus salé et gras. Maman, si tu voyais ça ! Mais le pain fait maison est encore chaud et excellent. Avant de manger, et en fin de repas, on nous présente une aiguière pour nous laver les mains, au-dessus d’une vasque à double-fond, percé de trous pour laisser passer l’eau souillée. Ici, en cet instant, j’apprends les codes de pureté et d’impureté des musulmans. A la fin du repas, le Dr. Salam, mon collègue de Samangan, dit les grâces, les deux mains ouvertes devant lui, comme pour le Notre Père, puis se les passe sur le visage. C’est un beau geste. Il fait chaud et je pourrais rester des heures ici bien au chaud sous le sandali à discuter et écouter le Mullah réciter de la poésie à laquelle je ne comprends goutte. Je pique un peu du nez. Mais il commence à faire nuit et nous allons être dehors après le couvre-feu. Le retour se fait en silence. Un sourire s’est installé sur mon visage. Immensité obscure autour de nous.
Nous logeons dans une petite maison attenante à la clinique dans laquelle le personnel réside. J’ai le droit de partager la chambre de Zakia. Elle a 22 ans et a été formée par AMI dans le contre de formation de sages-femmes ouvert à Samangan il y a trois ans. Elle est sortie première de sa promotion, et aimerait continuer ses études pour être médecin. Cela fait deux ans qu’elle travaille à Big Mohammad, grâce à son père qui est venu vivre avec elle pour lui servir de « marham ». Il compte bientôt engager une veuve pour le remplacer, afin de pouvoir aller vivre avec sa nouvelle femme… de 22 ans ! Ma chance ? Zakia parle suffisamment anglais pour que nous puissions communiquer. Mais j’ai tellement de choses dans la tête que je me jette sur mon crayon pour ne rien oublier. Ma frustration ? Ne pas pouvoir parler à Manu pour lui raconter ma journée car il n’y a pas de réseau téléphonique.
27/11/2006 Réveil dans une chambre glaciale à 5h00 du matin. Le « bukhali », le poêle, s’est éteint. J’avais oublié la mosquée. L’appel du muezzin me sort du sommeil. Je me rendors en me pelotonnant sous la couette, bien au chaud dans mon sac à viande en soie vietnamienne. J’ai réussi à convaincre Zakia de me laisser dormir par terre, son lit faisant 1,20m de long ! A 7h15, je commence à émerger. Je dois me faire violence pour me sortir du lit et m’habiller en vitesse. Pas de coin pour se laver. Il y a un point d’eau qui doit être proche de zéro degré, pour le visage et les mains. Je descends rejoindre les hommes pour le petit-déjeuner. Un régal de pain chaud, de crème fraîche, de thé très sucré et de noix que l’on décortique pour moi à coups de poings. Encore une journée extra-ordinaire a commencé. Nous partons vers 9h00 pour Chochman, où nous visitons deux centres de santé. Les volontaires féminines ne parlent que l’ouzbek, mais elles connaissent leur leçon sur le bout de leurs doigts tannés par les travaux ménagers. A Otakiti, ce sont deux hommes qui nous reçoivent. Nous les bombardons de questions : et quels sont les signes d’une grossesse à risque, et quels sont les symptômes de la pneumonie, et comment prévient-on la transmission de la tuberculose ? Ils répondent à toutes nos questions sans sourciller. En partant, l’un deux demande : « Et la « khanum », la dame, qu’est-ce qu’elle pense de nous ? » Je me rends compte alors avec honte que, sous le charme de leurs beaux yeux clairs et expressifs, je n’ai même pas pensé à les féliciter et les remercier. Ces hommes ont la peau cuivrée, les pommettes saillantes et des yeux d’aigle. Avec leur costume, le long manteau, la tunique, et le turban, ils me font penser à des figurants d’une reconstitution de l’invasion de l’Asie centrale par Gengis Khan. Mais ce n’est pas une reconstitution, et on se demande où se sont enfuis les siècles et l’histoire pour que rien ne change. Pendant tout l’entretien, un paquet d’enfants s’est agglutiné à la fenêtre… Dur de se concentrer dans ces conditions. Je ne peux pas m’empêcher de leur faire quelques grimaces pour avoir le plaisir de voir un sourire remonter jusqu’à leurs yeux qui disparaissent une seconde dans les plis de leur visage. En sortant, c’est mon tour. Puisqu’ils viennent de me dévisager pendant une heure, je peux bien les prendre en photo. Tout le monde se prête au jeu en souriant, et les « grands » ne sont pas en reste de pose et de stature.
Nouvelle destination : Okhlamish. Dans le village, point d’hommes. Du coup, les femmes sont descendues dans la rue et vaquent à leurs occupations : linge à étendre, nappe à broder à la lumière du soleil, balayage sur le seuil des maisons. Nous finissons par apprendre que les hommes sont en train de participer à un buskachi. Je me retiens de sauter de joie. Pour ceux qui ont lu les Cavaliers de Joseph Kessel, ce jeu est un mythe. Des cavaliers et des chevaux déchaînés s’affrontent en équipe dans une sorte de rugby équestre où le ballon est remplacé par une dépouille de chèvre, gonflée de cailloux et de paille pour l’alourdir encore un peu plus. Le but est de déposer ce trophée dans un cercle tracé au sol. C’est un jeu d’équipe, mais en réalité, il n’y a qu’un vainqueur : celui qui marque le plus d’essais reçoit une prime. Les joueurs sont tous des personnalités importantes : les chevaux coûtent chers, il faut pouvoir les nourrir, les vêtir de ces couvertures et de cette selle qui les protègent des morsures et des coups des autres cavaliers et de leur monture. Nous rejoignons le terrain improvisé au pied d’une colline. En fait, il n’y a aucune limite, et les cavaliers, comme des hordes de pilleurs, se poursuivent en grimpant et dévalant les pentes des reliefs alentours. Je descends de la voiture dans l’espoir de prendre quelques photos. Judith m’avait prévenue… Il ne faut pas deux minutes aux joueurs pour me repérer. Je vois une trentaine de cavaliers foncer vers moi au grand galop. C’est une vision effrayante. Mais ils s’arrêtent à distance respectueuse et s’alignent en bon ordre pour que je les prenne en photo. Une deuxième vague les rejoint et ce n’est plus aussi drôle. Tout d’un coup, c’est la cohue. Les hommes se bousculent pour se rapprocher de moi et de mon appareil, se donnent des coups de cravaches, les chevaux ont la bave aux lèvres, la gueule déformée par le mors. Nous nous retrouvons aculés à la voiture. Le Dr. Sediqi est paniqué et se réfugie dans la voiture. Un mouvement à ma droite, un bruit mat et mou : je baisse les yeux sur une masse poilue, grise et poussiéreuse. C’est la chèvre décapitée. Je suis flattée ! Je leur promets de leur apporter les photos lors de ma prochaine visite et nous repartons vers le village et notre travail de supervision. La lumière est… lumineuse ! Je n’ai plus de mots pour décrire la transparence de l’air et la netteté de toutes choses. Des détails surgissent… Un voile rouge qui sèche devant une maison. Un enfant au loin sur un petit âne. Les molosses qui s’agitent dans les cours. Un rare arbre au centre du village. Et nous, petits, si petits.
28/11/2006 J’ai écrit sur de grandes feuilles ces deux derniers jours car j’avais oublié mon carnet… Suis-je bête ! Aujourd’hui est encore une journée à marquer d’une pierre blanche. Ce matin, supervision d’un volontaire dans le village de Haji Yaqub. Nous posons nos questions, entourés par les chefs traditionnels du village. Nous appelons cette assemblée la Shura. Des hommes de tous âges, quelques barbes blanches, quelques riches magnats. Ils soutiennent ici le travail du volontaire avec enthousiasme, se plaignant du manque de médicaments mais reconnaissant que depuis que les agents de santé sont actifs, ils ont changé quelques habitudes : meilleure hygiène, recours plus fréquent au centre de santé de Big Mohammad, attention aux femmes enceintes. En fin de discussion, un homme nous tend sa main. Au bout de son index gauche, une excroissance lui fait comme un dédoublement de la dernière phalange. C’est un énorme abcès. Il nous dit être allé dans une clinique privée à Aibak. Il lui a été recommandé d’acheter une lame de rasoir et d’inciser l’abcès, seul, sans anesthésie… Mes collègues, qui sont médecins, sont outrés. Je ne peux que griffonner un petit mot à l’arrière d’un coupon de référencement d’AMI, en espérant qu’il sera mieux reçu à l’hôpital géré par AMI à Aibak. Alors que nous montons dans la voiture, par la fenêtre ouverte, un homme me tend un sac en tissu. A l’intérieur, je sens un mouvement et une chaleur. On nous dit : « comme nous n’avons pas de quoi vous offrir à manger, veuillez accepter ce médiocre présent. » A l’intérieur, deux petites perdrix grises, aux yeux cerclés de noir et de rouge se serrent l’une contre l’autre, terrifiées. Elles sont splendides, on dirait deux colombes. En réalité, ces perdrix sont dressées pour des combats, car elles ont, tout comme les coqs, des ergots acérés à l’arrière de leurs pattes. Il parait qu’on peut également les manger. En ce qui me concerne, c’est hors de question. Nous les garderons vivantes : une pour le Dr. Salam et une pour Amon, notre chauffeur. Dans le village de Qadam Ali, nous sommes reçus avec encore plus de ferveur. Les hommes m’ont vue la veille au buskachi et m’amènent leur cheval pour une autre séance de photographie. Je leur montre celles que j’ai prises la veille, et ils me nomment les cavaliers. Trois d’entre eux sont présents dans le poste de santé que nous visitons. Cela les fait bien rire. En attendant le volontaire de santé, ils me demandent de les prendre en photo. Ils se prêtent le seul manteau de l’assemblée, un « chapan » à rayures vertes, propre et brillant. Je les assoie face à la lumière, leur demande de lever la tête, de se redresser, de regarder l’objectif… Une vraie photographe professionnelle. Dr. Salam, avec qui je parle russe, me surnomme la « journalistka » ! Une discussion animée s’engage entre la Shura et mes collègues. Les agents de santé ici, bien qu’ils connaissent leurs leçons, ne sont pas tellement respectés. « S’il n’y a pas d’injection et de sérum, à quoi ça sert d’aller les consulter… Ils ne peuvent pas nous soigner. » « Les gens ne nous respectent pas, ils ne viennent pas me voir, alors je leur distribue les médicaments par poignées, comme des bonbons, en les visitant dans leur maison. » « Les gens me prennent pour une folle, ils n’écoutent rien et se moquent de moi, alors je ne veux plus leur parler… » Aïe, aïe, aïe… Pour nous, c’est un bon exercice de communication et de négociation. Il est vrai que c’est difficile de promouvoir d’autres comportements. L’adage qui dit que les habitudes ont la vie dure est Ô combien vrai dans ces sociétés immuables. Mais à la fin de la conversation, le chef du groupe, un homme dans la quarantaine, vainqueur du buskachi de la veille, fier comme un paon, reconnaît qu’ils ne faisaient pas beaucoup d’efforts, et qu’ils essaieront à l’avenir d’avoir un peu plus confiance dans les deux volontaires de santé. Nous repasserons, c’est sûr, pour les encourager. Sur le pas de la porte, cet homme m’apporte son cheval. Je prends son fils en photo, futur champion de 13 ans au visage si sérieux. Puis son père enfourche sa monture et manœuvre la bête jusqu’à ce qu’elle se cabre, en tordant le cou de rébellion et de souffrance. J’ai les mains qui tremblent en prenant les photos, en souhaitant fort que j’arrive du premier coup à avoir une belle image qui achève le supplice de l’animal. Ouf, il est satisfait et nous nous arrêtons là. Nous embarquons un des villageois, pour qu’il nous indique la route jusqu’à Tupaq Nawr, notre prochaine destination. Il faut dire que dans ce paysage, aucun point de repère ne vient aider le conducteur étranger, et de nombreuses traces se croisent de manière insensée vers un horizon désert. Enfin, nous atteignons le village, mais le volontaire est absent, et nous faisons demi-tour. Notre guide nous conseille une succession de raccourcis qui ne nous mènent nulle part, mais nous nous approchons, assure-t-il. Amon commence à s’énerver, car l’après-midi est déjà bien avancé et nous devons rentrer à Aibak dans la foulée. Finalement, Il s’arrête en haut d’une colline et demande au villageois de rentrer chez lui à pieds, « puisqu’on n’est plus très loin » !!! Moi, j’ai la vessie prête à éclater, avec tout le thé que j’ai bu, et je manque de me faire pipi dessus à force de rire. Pour couronner le tout, le Dr. Salam tente de transférer les perdrix de leur sac dans un carton, et c’est une belle pagaille de plume et de coups d’ergots qui finit de nous mettre les larmes aux yeux. Avant que je parte, Zakia écrit pour moi un poème en dari. Elle y écrit que je suis blanche et grande, et qu’elle voudrait rester avec moi pour toujours ! C’est touchant et à mon tour, je lui écris quelques mots en anglais.
29/11/2006 Journée de travail au bureau d’AMI à Aibak. Je suis excitée comme une puce, car je sais que c’est ma dernière journée ici et que demain je pars rejoindre Manu. Il faut travailler à toute vitesse, abattre le plus de tâches possibles avant que le Dr. Salam se retrouve tout seul. Il a besoin d’être soutenu et le Dr. Sediqi et moi avons passé de nombreuses heures à lui expliquer comment planifier des activités, à définir pour lui des concepts comme objectifs, évaluation, communication, etc. En fin de journée, il sort de leur réunion de coordination interne avec un sourire resplendissant : Karine, la responsable de programme expatriée, vient de le complimenter pour ses progrès et les résultats de ces deux dernières semaines. Toute la soirée, le Dr. Sediqi me dit qu’il sautera dans tous les sens dans leur dortoir en s’exclamant : « Je suis le vainqueur du jour, je suis le vainqueur ! » Ah oui, c’est pour ça que j’adore ce travail ! Dans l’après-midi, un énorme fou rire après un échange entre le Dr. Sediqi et le Dr. Salam : - If you need to send me an e-mail, you have my business card, with the address. - Yes, if they didn’t wash it with my clothes ! Quel professionnalisme !
Ce midi, nous allons faire un tour au bazar pour quelques emplettes. J’achète un chapan fourré pour Manu, et je déniche avec joie un « namat », un tapis en laine bouillie et tassée de la région, deux foulards, et deux couvertures traditionnelles dites « patu », dans lesquelles les hommes se drapent avec dignité.
30/11/2006 Nous rentrons à Kabul. Je contiens mal mon impatience et ne peux m’empêcher de parler de Manu au Dr. Sediqi pendant tout le trajet. Nous montons jusqu’au col de Salang. Il y a 70cm de neige, et nous devons nous arrêter pour mettre les chaînes. La route est boueuse, car des ouvriers jettent des pelletées de terre du haut de camions qui roulent au pas, pour éviter que la neige gèle. J’aperçois dans les villages des habitants en train de déblayer la neige de leur toit et de leur terrasse. Le Dr. Sediqi me raconte des histoires du temps où il était jeune et récemment marié. Il avait réuni de l’argent auprès de sa famille pour émigrer clandestinement à Londres depuis le Pakistan, mais par deux fois, il se fait voler par un mauvais passeur et finit par passer dix jours en prison. Obligé de travailler comme infirmier au Pakistan pendant six mois pour pouvoir rembourser sa famille. La honte d’avoir échoué. L’espoir toujours, depuis le Tadjikistan cette fois, et puis le CICR et son premier travail dans l’humanitaire. L’enlisement de sa vie dans la guerre, les études des enfants, la peur. Enfin son épouse, de 13 ans son aînée, qui par peur qu’il prenne une seconde épouse plus jeune, s’est toujours occupé de lui avec dévouement, au point qu’il tombe profondément amoureux d’elle. « She doesn’t have a beautiful face, but she has a beautiful heart » me dit-il avec pudeur. Il me félicite pour mon nouveau foulard: « Congratulations, now you look like the mother of three or four children!!! »
Enfin, je suis à Kabul. Je retrouve Manu. Nous sommes comme deux petits chiots… Mais chut !
Soirée tristoune organisée par une ONG française dans le sous-sol de leur maison. Moi qui voulais faire la fête, c’est raté. C’est complètement glauque. Les gens ont déjà trop bu, ou trop fumé… Nous y retrouvons notre ami Thomas, du Cambodge, mais ne nous attardons pas.
02/12/2006 Un vrai dimanche. En fait, c’est un vendredi, mais bon, ça ne change rien au fait qu’après un bon petit-déjeuner d’œufs brouillés à la crème, de pancakes et de jus de fruit frais pomme-banane, nous nous retrouvons allongés dans le salon, sous une couverture, auprès du « bukhali » chauffant au bois, à regarder des vidéos, écouter de la musique et bouquiner. Nous dînons avec Vincent, du CICR, dans un excellent restaurant thaïlandais. Ce matin, je pars à Jalalabad dans le petit avion du CICR. Il neige. Manu est parti travailler sur mes larmes de dépit. Il s’envole pour le Pakistan demain matin et nous ne nous reverrons que dans deux semaines. C’est dur. J’ai beau avoir goûté avec joie à chaque instant de ces derniers jours passés sur le terrain, je ne ressens pas ces moments avec la même intensité que lors de notre voyage en Amérique du Sud. Rien n’a la même saveur lorsque je suis seule.
Changement de programme : la neige s’est mise à tomber sur Kabul, épaisse et lourde. L’avion est annulé et j’ai décidé de passer deux jours à Kabul pour travailler tranquillement. Je suis soulagée.
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