Mais que fait-elle ???

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Afghanistan - Samangan
de Annabel, le 06-12-2007

Mais que fait-elle ???

Vendredi 09/11/2007

La fin de semaine arrive. Ouf, je peux respirer un peu. Vendredi matin, je vais travailler un peu au bureau. Ronronnement du générateur, je suis seule face à mon ordinateur. Petit moment de calme que je finis par mettre à profit pour continuer mon récit de la semaine. Et puis dans l’après-midi, Oriana et moi partons au bazar d’Aibak, en compagnie de Tur, un chauffeur, qui nous sert aussi de mahram, d’escorte. C’est un grand gaillard au sourire doux, aux yeux verts qui vous transpercent. Il entre avec nous dans les boutiques des marchands de tissus, discute les prix, tâte quelques étoffes, donne son avis. C’est marrant de faire ainsi son marché. Je cherche du tissu pour faire des rideaux mais ne trouve rien d’engageant et je rentre à la maison, encombrée de coupons pour faire des tuniques et des pantalons en lainage. Tur demande à revoir mes achats et me complimente sur mes choix. J’ai hâte de passer chez le tailleur à Kaboul… 
Samedi 10/11/2007
Samedi, Karine et Oriana partent à Mazar-e-Sharif. Malgré l’invitation du Dr. Najib à déjeuner chez lui, je préfère passer une journée tranquille à la maison, vu le rythme que j’ai eu depuis mon arrivée. J’ai un peu peur de m’ennuyer, mais finalement, je profite pleinement de cette journée de repos en solitaire. Je bois mon café matinal sur la terrasse, le nez levé vers le soleil qui filtre à travers le grenadier couvert de vigne grimpante, accompagné du chant énergique de quelques moineaux.Je fais la vaisselle. Je prépare les ingrédients pour un mijoté de mouton aux abricots que je veux cuisiner pour le dîner. Je finis de vider mes sacs, bien que je doive changer de chambre dans quelques jours. Et puis je branche le piano sur la batterie de secours et miracle de la technologie, je peux jouer sans l’électricité de la ville ou le générateur. Du coup, je me remets à faire mes exercices d’agilité et à travailler le nocturne de Chopin. Je ne vois pas le temps passer… Au bout de deux heures, en pleine inspiration sur les derniers mouvements du Chopin, alors que le monde qui m’entoure a cessé d’exister, Matine, un garde, frappe à la porte pour remplir les bukhari. Argh ! Interrompue au mauvais moment, je lui explique alors que le piano, c’est comme la prière, il ne faut pas me déranger lorsque j’y suis ! Je ne sais pas s’il a compris, et de toute façon, je ne sais pas ce que leur évoque le piano et la musique qui en sort. Est-ce qu’ils trouvent ça beau ? Un peu contre mon gré, je fais une pause et attrape mon mètre ruban pour prendre les mesures de mes rideaux. Je consigne aussi la superficie de ma future chambre pour y poser de la moquette et je continue ma liste de petites choses nécessaires à mon confort (et à l’hygiène !) : poubelle à couvercle pour remplacer le seau dans lequel on jette le papier toilette usagé, quelques grosses boîtes en plastique pour ranger les couverts, égouttoir à vaisselle, portemanteaux, etc. Mais je ne reste pas éloignée longtemps du piano. Tant qu’il fait jour, j’en profite : j’y retourne pour deux heures à nouveau. Je joue les exercices de plus en plus vite, j’attaque Halleluia, une chanson de Leonard Cohen interprété aussi par Jeff Buckley. Et puis je prépare le mouton. Il faut dénoyauter les abricots que j’ai fait gonfler dans de l’eau. Ces abricots sont séchés de l’été dernier et ont un goût prononcé. J’ai les doigts pleins d’un jus sucré que je suce avec délectation. Karine et Oriana, à leur retour, me montrent leurs achats : elles ont trouvé le tissu rayé vert, bleu, doré et argent, mélangé de soie, qui sert à coudre les « chapans ». Visiblement, on ne le vend qu’à Mazar. Pour moi, ces couleurs vivent et brillantes évoquent la richesse des palais de Shahs d’antan, comme le palais de Shirvan Shah à Baku.

Dimanche 11/11/2007

Dimanche, il faut retourner au bureau. Nous avons une réunion mensuelle de coordination médicale : tous les superviseurs, ainsi que les référents techniques pour la tuberculose, la vaccination et la nutrition sont là. Encore une fois, c’est passionnant et je commence à participer doucement, donner mon avis sur quelques points que je connais déjà, Karine n’assistant pas à cette réunion. Dans l’après-midi, j’attaque la comptabilité, O joie et bonheur ! Et puis l’heure de la fête de départ de ma prédécesseur arrive. Le cuisinier et les gardes ont installé des « tushaks » dans le hall et le couloir du bureau. On a apporté un lecteur de CD. Au menu, du « doshi », du mouton baignant dans une sauce huileuse à l’oignon. C’est une demande express de Karine qui voulait du « doshi à l’afghane », c'est-à-dire gras, et non à la française, au jus à l’eau. Ca m’écoeure vite et je refile mon assiette à mes voisins. L’ambiance est à la fois joyeuse et mélancolique. Karine a passé deux ans à Samangan, dans un contexte d’isolement, un peu comme moi à Anlong Veng. Les liens entre elle et l’équipe sont très forts et tout le monde appréhende un peu le changement de coordinateur. Les discours s’enchaînent, sincères et émouvants. Et puis c’est l’heure de la danse. A la différence des fêtes organisées dans l’est, à Jalalabad, ici, tout le monde danse, même le « grand chef ». Nous tapons des mains en cadence. Shah Qadir, l’interprète, est le dernier célibataire et le plus jeune de l’équipe. Il a un côté un peu efféminé, précieux, et danse de façon langoureuse. J’avoue que je suis presque gênée d’être assise là, sur le bord, à regarder tous ces hommes danser seuls. Car pour nous les femmes, pas question de nous exhiber. Cinq sages-femmes tadjiks sont arrivées la veille pour aller travailler dans nos centres de santé. Plus tard, elles diront à Sabzbahar : « Ah mais on comprend pourquoi tu restes travailler ici ! It’s too much fun ! » Bon, elles n’ont pas encore vu les cliniques dans lesquelles elles vont être postées et que l’on appelle dans notre jargon des « guatanamos », à cause de leur isolement ! La soirée se termine en douceur par le chant nostalgique de Coco Ibrahim, un des chauffeurs, accompagné au « tablar » par le Dr. Salam qui bat le rythme sur un plateau en métal. Quelques irréductibles continuent à se déhancher sur la piste de danse, tandis que Karine, le Dr. Najib et moi-même finissons une réunion.

Lundi 12/11/2007 à mercredi 14/11/2007


Lundi matin, à 7h, nous partons pour Kaboul. Oh la la ! Le trajet est bien long. La médecin en charge de la santé maternelle et infantile pour le bureau de Kaboul est avec nous, accompagnée de son petit garçon de deux ans. Au début, il s’endort rapidement contre sa mère, mais plus le temps passe, plus il s’agite et la dernière heure de trajet est rythmée de ses pleurs. Nous roulons dans un vieux Land Cruiser. La montée du Salang est interminable : nous nous faisons même doubler par les camions qui dépassent allégrement nos 20km/h. Enfin, au bout de six heures et demi, nous entrons dans Kaboul. Chappe de pollution et de poussière posée sur la cuvette de la ville. Nous ne voyons pas le soleil. La maison est froide. Je dors dans une petite chambre au rez-de-chaussée. En ce lundi soir, Malou et moi préparons une tartiflette (oui, oui !), et de la tapenade (oui, oui !). Nous recevons la visite de quelques amis de l’ONG française Enfants du Monde-Droits de l’Homme. Mais personne ne fait long feu. Et moi, j’ai pris mon rythme de croisière de mamie. Je me sens un peu de trop dans cette grande maison où chacun a déjà ses habitudes. C’est un peu comme un internat en fait. On ne choisit pas tout à fait avec qui l’on vit, mais le travail et les conditions de vie font que l’on développe une certaine intimité avec les uns et les autres. Le bon côté de cette collocation est que l’on peut avoir de la compagnie, rire, sortir lorsque l’on en a envie. Mais j’avoue que pour moi, c’est un peu trop. On a du mal à se garder un espace privé, nos moindres faits et gestes sont connus, questionnés et discutés… Je m’échappe quand je peux, le soir, pour aller dîner avec des amis extérieurs à l’AMI.
La semaine continue sur un rythme d’enfer, enchaînant les briefings avec le département administration, logistique, pharmacie, laboratoire et bien sûr avec la Chef de Mission. Mercredi après-midi, j’arrive à « kidnapper » Mafouz, mon chauffeur chouchou car si gentil et très débrouillard pour m’accompagner une paire d’heures faire quelques achats. Premier arrêt : le bazar aux tissus. Au bout de trois échoppes, je tombe en arrêt (oui comme un chien à la chasse, vous pouvez me visualiser…) devant une pile de cotons colorés, dans le style moderne de l’ameublement Ikea… Je prends ce qu’il reste : mes rideaux seront bientôt prêts ! Deuxième arrêt : un magasin de vaisselles où je fais le plein de poubelle, saladiers, couverts, thermos, bols. En partant, Mafouz m’offre une petite poêle en téflon que j’avais remarquée en entrant. Nous rigolons beaucoup de mes commentaires en mauvais dari lorsque je juge de la qualité des produits. Nous partons ensuite acheter mon carré de moquette pour la chambre. C’est compliqué, les couleurs ne sont pas folichonnes, la qualité, n’en parlons pas, et les prix outranciers. Enfin je fais mon choix et nous rentrons au bureau.

Jeudi 15/11/2007 à samedi 17/11/2007

Jeudi matin, je fais un saut à l’ambassade de France pour me faire immatriculer (non, on ne me colle pas une plaque dans le dos…). Et là, j’apprends grâce à leur système informatique qu’un certain Gilles Debakre fut un jour à Djibouti… Surprise. Je ne sais même pas vraiment de qui il s’agit !Nous commençons la soirée à l’ambassade de France où l’on lance, comme partout en France à cette date, le Beaujolais nouveau. L’ambassadeur a mis son tablier et son chapeau de vigneron… Lorsqu’il vient nous saluer, je le prends d’abord pour le négociant, mais comprends vite, à la mine respectueuse de mes amis,  qu’en effet, l’habit ne fait pas le moine. Je retrouve Alex, le coordinateur médical de l’hôpital où Manu travaillait, et beaucoup de français que j’ai rencontré avant mon départ il y a trois mois. C’est agréable de se sentir en terrain connu. On se raconte les dernières nouvelles, on commente l’évolution de la situation en Afghanistan, on parle grèves françaises, ou marasme politique en Belgique. Enfin on joue les personnes civilisées, tandis que les mains se tendent, avides, pour saisir un verre en carton, du saucisson, du jambon ou du pâté de foie.Pour éviter les débordements, ces buffets ne durent pas très longtemps. Dans notre sillage, de nombreux français nous suivent à la maison. En effet, ce soir il y a une grande fête à l’AMI, dont le thème, excusez l’expression, est « sex, hugs and grog n’roll », tout ça parce que l’hiver arrive et que certains ont eu la bonne idée d’acheter du rhum et de préparer des thermos d’eau chaude pour faire des grogs.Comme d’habitude lors des ces soirée, tout le monde finit fin saouls, qui a le vin joyeux et saute partout plus ou moins en rythme, vient me taper sur l’épaule en me demandant ce que je suis revenue faire ici, qui pleure sur l’épaule de ses collègues, de ses amis ou d’inconnus. Il y a celles et ceux qui se sont mis sur leur trente et un, profitant de l’occasion pour sortir les décolletés, les chemises fantaisies, loin du regard des afghans. Et puis il y a ceux qui n’ont pas quitté le monde dans lequel ils vivent. On reconnaît vite ceux qui viennent de la province : ici, leur « shalwar-kamiz », l’ample ensemble pantalon-tunique, accompagné d’un shesh, d’un « pakol » fait plutôt l’effet d’un déguisement. Inutile de préciser que le vendredi matin fait partie des ces matins qui déchantent. La maison ressemble à un champ de bataille, cadavres de bouteilles, cigarettes écrasées sur la moquette, moquette retournée… Au réveil, nous sur la terrasse ensoleillée pour prendre un brunch. Il est déjà midi et demi et dans l’après-midi, je dois faire passer un entretien pour le recrutement d’un superviseur d’hôpital. Hum ! Je ne suis pas fière, c’est le moins qu’on puisse dire. Je lis son CV en quatrième vitesse. Heureusement, notre coordinatrice médicale y assistera aussi pour poser les bonnes questions médicales. Dans la foulée, je rejoins Claire pour aller faire une ou deux courses. J’ai juste le temps de rendre visite à un de mes vendeurs préférés près de Chicken Street, la rue des souvenirs, pour faire le plein de tentures ouzbek que je souhaite suspendre au plafond de ma chambre. Nous négocions durement, il n’a pas l’air ravi de nos exigences, mais Claire connaît bien les prix et ne lâche pas l’affaire. Finalement, je m’en sors avec 5 tentures pour 140 dollars, environ 100 EUR, plus une jolie ceinture brodée que je choisis comme « bakhshish ». Nous prenons un goûter tranquillement chez Claire, qui a fait un gâteau aux pommes ! Enfin, dans cette semaine de folie, j’arrive à souffler un peu. Mais je ne peux pas rester longtemps : coup de fil de Thomas, notre coordinateur labo, qui me demande quand je viens au bureau faire mon briefing avec lui. Zut, flûte, crotte. Je l’avais complètement zappé. Bon, il sait être synthétique et bouclons vite l’affaire. Malheureusement il y a encore pas mal de détails de logistique à voir avant mon départ pour Aibak le lendemain. Je ne rentre à la maison que vers 19h. Je prépare mon sac dans la petite chambre glaciale où l’on m’a trouvé de la place. Nous dînons tous ensemble. Anne a ramené de ses vacances au Cambodge et en Thaïlande des petits cadeaux pour chacun. Je reçois une jolie guirlande électrique à monter soi-même, avec des demi sphères multicolores en fils tressés et collés.Il y a un concert des « White City », un groupe de musiciens expatriés, à l’Atmosphère. Nous y allons tous, en troupeau. Je suis crevée et je pars à 7h le lendemain matin, je n’ai pas envie d’y faire de vieux os. Il y a beaucoup de monde, (sous-entendre beaucoup d’expatriés) et je m’ennuie un peu. J’appelle vite une voiture. Au moment de partir, toute l’équipe de l’AMI souhaite rentrer aussi. Il faut attendre que les uns finissent leur verre, les autres de faire leurs adieux et tout ça nous prend encore une vingtaine de minutes. Il me pèse, ce soir, d’être aussi tributaire du bon vouloir de mes collègues.  Enfin, samedi, jour de repos (normalement !), je reprends la route, accompagnée de Paul, le responsable du magazine de santé, le Salamati, et de Sandrine, notre coordinatrice médicale. Elle a un physique de gitane qui me fascine un peu, yeux verts sous des sourcils fournis, contrastants avec sa peau mate, longs cheveux noirs et épais qu’elle garde levés en un chignon lâche. Elle pourrait passer aisément pour une afghane. Nous partons en Toyota Corolla, chargé à bloc de toutes mes affaires : plus beaucoup de place pour nous asseoir… Comme d’habitude, il fait un temps magnifique jusqu’au tunnel du Salang, mais de l’autre côté, quel monde étonnant, à mesure que nous avançons vers la province de Baghlan, un brouillard de poussière se lève sur la plaine et les plateaux desséchés de Rabotak. La visibilité est très réduite. Un air de désolation plane sur le paysage, qui nous fait passer l’envie de parler et de rire.A peine nous sommes arrivés que j’entame dans la maison le grand ménage et le grand chambardement que j’avais prévus depuis longtemps. Je ramène toute la vaisselle dans le salon où nous mangeons et vide le placard de nourriture. Dans un petit sachet en plastique, je trouve du nougat habité de petits charançons. Il y a du café périmé depuis deux ans, des boîtes de conserves rouillées… Dans la cuisine, je m’attaque aux multiples pots d’épice, recouverts d’une couche de crasse molle. Je vide tout dans des pots propres, fait tremper les sales dans une grande bassine, nettoie les étagères, y met ce qui a pu être sauvé du placard alimentaire. Je décore un mur de ma chambre avec des papillons autocollants qui s’échappent d’un cadre, et demande l’aide des gardiens pour clouer les tentures au plafond. Je finis par étaler ma moquette. Oups, j’ai dû me tromper dans les mesures, il manque une bonne vingtaine de centimètres pour finir la largeur ! J’en rigole toute seule. Bonjour la guidouille ! Tout ça commence à prendre forme. Paul et Sandrine doivent me trouver cinglée, au moins maniaque, mais j’ai besoin de me créer un chez-moi qui me ressemble… Enfin, je fais une pause et nous faisons un peu de musique avec Paul. Nous jouons Halleluia. Paul à la guitare, moi au piano et au chant. C’est un peu hésitant, mais je suis aux anges ! C’est un peu ce que j’ai toujours voulu réussir à faire, et là, ça ne sonne pas si mal que ça.Qui l’aurait dit ? Il faudra attendre cinq longues journées avant que je puisse me remettre au piano.

Dimanche 18/11/2007 à samedi 24/11/2007

Je passe la journée de dimanche, premier jour de la semaine, au bureau, en micro-réunion avec les responsables admin, log et médical pour planifier la semaine et un peu plus. Car lundi, nous partons avec Sandrine et le Dr. Najib pour 3 jours de terrain.J’ai hâte, mais quelle déception, je n’ai pas de piles pour mettre dans mon appareil photo. Je n’ai pas de sac à dos et fourre quelques vêtements de rechange dans un sac en plastique, ainsi qu’un duvet, ma brosse à dent et du lait nettoyant. J’attrape en vitesse du fromage en pot, deux paquets de biscuits, des chips, quelques Métro, une petite bouteille d’eau et quelques briques de crème fraîche. Nous voilà tassées dans un vieux Land Cruiser conduit par Alisha, le meilleur chauffeur que nous ayons, également « head of drivers ». Un homme beau et calme, le verbe rare et d’une prévenance touchante.  

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