Aibak-Zeraki-Dehi-Hassani-Dehi-Big Mohammad-Aibak

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Afghanistan - Samangan
de Annabel, le 06-12-2007

Aibak-Zeraki-Dehi-Hassani-Dehi-Big Mohammad-Aibak

Un rallye de 3 jours au cœur de l’Afghanistan.
Tous les clichés de ce pays rassemblés au cours de ce voyage qui se ferait encore mieux à cheval, voire à pieds, au rythme du soleil qui assèche la terre et des vents qui déplacent la poussière. Mais nous sommes en 4x4, ce qui nous permet aussi d’apprécier le paysage au son d’une musique afghane mélancolique, aux sonorités distordues, comme si les musiciens étaient en proie à un délire opiomane. La clinique de Zeraki se trouve au-delà de Big Mohammad, que j’ai eu l’occasion de visiter deux fois déjà. Je ne reconnais pas la région que j’ai traversée pour la dernière fois au mois d’avril, un printemps enchanteur, qui avait recouvert les mornes collines et les plateaux d’une robe verdoyante et fleurie comme une femme apprêtée pour son mariage. Aujourd’hui, tout est sec, désert, nu, poussiéreux. Parfois, nous croisons un berger à pieds avec son troupeau ou une procession de jeunes garçons juchés sur des ânes bâtés, seuls signes d’humanité.
Mais en arrivant à Zeraki, une bonne surprise nous attend : c’est jour de mariage et de buskashi. La saison du jeu a commencé. C’est l’hiver, les hommes ne sont plus occupés dans les champs, les chevaux se sont endurcis sous le soleil estival. Le jeu se passe au pied de la clinique. Les hommes et les petits garçons sont accroupis sur les versants des collines environnantes, comme sur des gradins. Les femmes se cachent derrière des murs, leurs grands voiles rouges fleuris relevés sur leur tête. Elles aussi regardent les cavaliers se disputer la carcasse gonflée de la chèvre. Je les imagine échangeant des commentaires excités sur les prouesses de ses hommes, époux, père, frère, futurs époux. Est-ce que leur honneur aussi est mis en jeu avec la lutte pour la victoire ?
Nous passons quelques heures à discuter avec le directeur de ce Basic Health Centre. Il vient juste d’arriver à ce poste et a encore beaucoup à apprendre. Mais je les admire toujours autant, ces jeunes diplômés qui viennent s’isoler dans ces cliniques, loin de leur famille. Un petit garçon a mis le pied dans un feu et arrive en hurlant, se débattant dans les bras de son père. Le médecin s’occupe de lui ; c’est difficile avec un petit qui résiste et qui pleure. Je n’arrive pas à assister à la scène, ça me donne envie de pleurer. Je vais chercher une barre chocolatée dans la voiture et lui en donne un morceau. Il se calme quelques secondes et a le réflexe de mettre le restant dans sa poche, tout en ravalant sa morve. Petit bonhomme qui a déjà acquis quelques habitudes de survie : garder pour plus tard, mettre de côté.Nous partons en fin de matinée pour l’hôpital de district de Dehi. Il nous faut monter sur une route étroite sur laquelle nous croisons de nombreux camions chargés de charbon minéral des mines de Dara-i-Suf. Parfois, nous restons bloqués plusieurs minutes, serrés contre la pente, attendant que le cortège passe.

Après le passage d’un col, le paysage s’ouvre enfin sur la vallée de Dara-i-Souf : en amont, Dara-i-Souf Bala, peuplé d’Hazaras. En aval, Dara-i-Souf Payan, occupé par les Tadjiks. Notre hôpital se trouve à Dara-i-Souf Payan, au bout d’un bazar dynamique. C’est que cette vallée est riche de son eau, qui irrigue de nombreux champs séparés par des haies de saules et de peupliers. Des canaux ingénieux alimentent les cultures de blé, qui enrichissent les habitants de la vallée, en les libérant des aléas du climat. Il y a même une route qui relie directement la vallée à Mazar-e-Sharif. Ainsi, cette plaine fut le théâtre de violents affrontements entre les Talibans et les partisans de Dostom en 2001. Vers Hassani, il y a même un défilé au bout duquel une prairie accueillait les chevaux des cavaliers armés de Dostom.
Nous passons la journée dans l’hôpital, à faire le tour des services. Le Therapeutic Feeding Unit, où sont accueillis les enfants sévèrement malnutris et leur mère, est un choc pour moi. Quatre bébés sont hospitalisés. L’un d’eux pèse moins de 5kg alors qu’il est déjà âgé d’un an. Ils sont atteints des premiers signes de marasme et de kwashiorkor, le ventre distendu, les oedèmes sous les yeux, l’apathie… Ils n’ont même plus la force de pleurer. Ils gémissent de temps en temps, et leur mère leur met un bout de sein famélique dans la bouche. Ici, on leur donne des nutriments et des compléments alimentaires sous forme de lait ou de bouillie et l’on soigne les maladies qui ont profité de la faiblesse générale du système immunitaire des enfants pour s’installer. Une femme veut quitter le centre, car son mari s’est fait emprisonné. Le vaccinateur, qui aussi le chef du Conseil local de Santé, part négocier avec la police. Le mari signe un papier où il s’engage à rester à l’hôpital pour la durée du traitement, un mois si tout va bien. Ce n’est pas facile pour ces femmes de passer tout ce temps loin de leur famille et de leurs autres (nombreux !) enfants qui sont restés au village, parfois à plusieurs heures de marche de l’hôpital. C’est pour cette raison que nous espérons bientôt mettre en place un système de traitement à domicile, qui devrait réduire la durée de l’hospitalisation et diminuer le nombre d’abandons.
On nous installe deux lits dans une salle de consultation, le « bukhari » y carbure au charbon minéral. Je n’en avais jamais vu. C’est étrange de voir brûler ces roches. En tout cas, ça chauffe bien et au bout de quelques minutes, nous nous retrouvons à suer comme des bœufs et finissons par ouvrir la fenêtre. Cette nuit-là, le Damart est de trop. La nuit est très calme et je dors à poings fermés.
Le lendemain matin, à 7h, nous partons pour Hassani, en nous enfonçons en amont dans la vallée, et passons le fameux défilé de Tengui Hassani. Encore une visite de supervision. Le pharmacien est très malade et nous le descendons avec nous à l’hôpital. Pour le déjeuner, nous avons droit à quelques pommes de terre, que nous mangeons dans une petite pièce recouverte de deux magnifiques « kilims », ces tapis tissés aux motifs géométriques.
Nous arrivons en fin de journée à Dehi pour notre seconde nuit. Mercredi, il est temps de rentrer à Aibak. Sur la route, nous nous arrêtons à Big Mohammad, où j’avais déjà passé quelques temps il y a un an. Une nouvelle sage-femme est arrivée du Tadjikistan et l’activité a augmenté. C’est une bonne nouvelle. Je finis par m’endormir malgré les secousses, emmitouflée dans mon « patou ».  

Nous retrouvons Paul qui était parti de son côté pour tester le dernier numéro du Salamati, notre magazine de santé à destination des agents de santé communautaire. C’était son premier terrain en Afghanistan et il est ravi. Il faut dire que les sorties entre hommes sont toujours plus rigolotes qu’avec nous, car ils peuvent se lâcher sur l’humour et les blagues cochonnes. Vendredi, bien que je sois un peu malade, nous partons pour Mazar-e-Sharif, histoire de faire les boutiques. J’espère y trouver des « kilims » dans le style de ceux que j’ai vus à Hassani. Mais non, pas de chance. Je rentre quand même avec un petit tapis et un magnifique foulard en soie rouge à carreaux jaunes et verts dans lequel je vois déjà une magnifique tunique ! Nous déjeunons chez le Dr. Najib qui vient de s’installer dans sa toute nouvelle maison, avec son épouse et leur petit garçon d’un an à peine. Ils sont adorables tous les trois. Le Dr. Najib et sa femme ont l’air très amoureux, ils plaisantent beaucoup, en papillonnant des paupières, comme deux adolescents. C’est très étonnant d’assister à ce genre de démonstration de tendresse en Afghanistan. Elle l’appelle Docteur ! La maman du Dr. Najib est une petite bonne femme percluse de douleurs aux articulations, mais qui rigole en permanence. Un festin a été préparé à notre attention, mais je n’arrive pas à avaler grand-chose, et j’ai vraiment honte. Je dors pendant tout le trajet du retour et finis la journée dans un état comateux, entre les toilettes et ma chambre.

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