Récit de fin et de début d’anné Je vous ai quitté sur un Kaboul enneigé, le matin de Noël. Je vous retrouve en ce début d’année 2007, avec tout d’abord, une très bonne nouvelle que je tenais à partager : ma « petite sœur » cambodgienne, Damay, vient d’accoucher d’une petite Cécilia, toute en longueur et en minceur, 50cm pour 2,4kg. Je lui souhaite de rester bien en sécurité et très heureuse, toute sa vie, dans la main de Bouddha. La nouvelle année pour nous, a débuté de façon très exotique (enfin, pour un début d’année). Grâce à mes collègues de la province de Samangan, nous avons partagé pendant quatre jours les fêtes de l’Eid, avec deux grandes familles très différentes : celle du Dr. Salam et celle de Hanissa. Le Dr. Wahid nous a gentiment escorté une journée en voiture, et Shawkat nous a invité le temps d’un déjeuner. Ce fut un total dépaysement, très intéressant, mais pas toujours plaisant, malheureusement. En effet, il nous a été plutôt difficile d’apprécier toutes les subtilités de la culture afghane…
En ce jeudi 28 décembre, nous nous serrons avec 2 autres passagers à l’arrière d’une voiture AMI, direction Mazar-e-Sharif, dans la province de Balkh, à la frontière ouzbek. La route s’étire, comme du fil à couper les steppes. Une chaîne de montagnes semble barrer la route, comme surgissant d’une trappe sur une scène de théâtre. Rien ne semble la rattacher aux plaines environnantes. La route se fraie un passage en longeant les berges d’une rivière encaissée au fond d’un canyon. La future ligne électrique venue d’Ouzbékistan suit le même chemin, mais pour l’heure, seuls de gros pylônes ont été installés. Cette nouvelle ligne devrait fournir de l’électricité à toutes les villes sur son passage, jusqu’à Kabul. A notre gauche, le soleil a disparu derrière les collines, et projette ses derniers flamboiements sur la steppe à notre droite. Dans cette lumière qui annonce déjà la nuit, l’ombre de la voiture semble rouler sur les herbes rases. Nous dépassons des troupeaux de moutons et leur berger qui se rend à la ville pour vendre quelques bêtes. Demain, vendredi, c’est le premier jour de l’Eid, et tous les musulmans d’Afghanistan, c'est-à-dire 99% de la population, vont acheter moutons et vaches en prévision des sacrifices. Tout à coup, sur notre droite, un palais sorti d’un décor des mille et une nuits laisse dépasser ses toits arrondis au milieu d’arbres. Ce sont eux les plus étranges dans ce paysage. Quelle patience, quels soins a-t-il fallu pour les conserver ici ! C’est un palais de Zaher Shah, roi d’Afghanistan, le père de la Nation afghane, renversé en 1973.
Nous arrivons après deux heures de route dans les faubourgs de Mazar-e-Sharif et nous dirigeons entre les enceintes en briques recouvertes de torchis, vers la maison du Dr. Salam qui m’en a tant vanté le confort. En effet, il nous introduit dans une pièce, réservée aux invités, équipée de tapis, de coussins et, luxe, d’une télévision. Pour l’instant, il n’y a pas d’électricité… Attention, les instructions sont données : je peux accéder aux autres parties de la maison, mais pas Manu, qui n’aura pas le droit de voir les femmes de la familles, mère, sœurs, belles-soeurs, épouse du Dr. Salam. Bon, il faut ajouter que le Dr. Salam ne parle pas anglais, mais nous nous débrouillons en russe. Enfin, pas Manu, et vous pouvez imaginer la chaleur de leurs tête-à-tête lorsque je serai avec les femmes… De mon côté, je suis choyée, on m’assoie sous un « sandali » (dont j’ai déjà parlé dans un précédent récit), sous la couverture, coincée entre toutes ses jeunes dames, dont je n’ai même pas retenu les noms. J’essaie de deviner – on ne peut pas dire que je comprenne – les questions qu’on me pose, universels sujets de curiosité : - Tu as quel âge ? - Tu es mariée depuis quand ? - Vous avez des enfants ? (Et puis l’étonnement : Vous êtes mariés depuis plus de deux ans et vous n’avez pas encore d’enfants ? Pourquoi ?) - Tes parents sont en vie ? - Tu as des frères et sœurs ? (Et là, on me fait répéter trois fois… Quoi ? Un seul frère, vous n’êtes que DEUX ?!!) - Tu es en Afghanistan depuis quand ? - Et ton mari, il fait quoi ? Enfin, si j’ai un conseil à donner aux voyageurs du monde entier, c’est d’apprendre à reconnaître et à répondre à ces questions dans le plus de langues possibles. Je me demande si ce n’est pas plus utile que de pouvoir faire son marché…
Les plus petits enfants sont avec nous ; le fils de 2 ans du Dr. Salam a les yeux maquillés au khôl. Il ne fait que pleurnicher. Quant à son bébé de 3 mois, il a le nez qui coule. Emmitouflé, complètement immobilisé dans ses langes, il a bien du mal à respirer, allongé sur les genoux de sa mère, mais il ne pleure pas. Les plus grands sont restés avec Manu qui les amuse beaucoup. Ils se battent pour garder une petite lampe à gaz allumée et tentent d’allumer un feu de sciure dans le « bukhali ». En tout, dans cette grande maison, il y a dix enfants de 3 mois à 10 ans, pour quatre familles.
Ce soir-là, après un repas traditionnel de mouton et de riz kabouli, accompagné de raisins secs et de carottes râpées, nous préparons notre lit en rapprochant deux couches de coussins, et trois de couvertures. Malgré tout, quand le « bukhali » s’éteint pendant la nuit, il fait bien froid.
Au matin du vendredi 29 décembre, nous avons la surprise de découvrir la route et les toits alentour recouverts d’une fine couche de neige. Le ciel est d’un gris pâle et tellement triste que nous n’avons guère envie de mettre le nez dehors. Le vent s’est levé. Il fait un froid de canard. Pourtant, aujourd’hui, un programme de visites a été préparé à notre attention par le Dr. Salam et le Dr. Wahid, qui vient nous chercher en voiture. Nous partons pour Balkh, à une vingtaine de kilomètres de Mazar. Nous passons une première série d’enceintes. Puis pénétrons dans la ville proprement dite. Surprise, les gens se déplacent en carrioles tirées par des chevaux empomponnés, et nous croisons mêmes des chameaux à une bosse qui ne sont pas des dromadaires (oui oui, il paraît que ça existe). A la lisière d’un petit parc, aux arbres nus et aux fontaines sèches, la porte imposante d’une vieille « madrasa », une école coranique, présente encore quelques beaux carreaux en céramique. De l’autre côté du parc, la coupole bleue d’une vieille mosquée domine la ville. Des hommes sont en train de préparer un énorme panneau en plexiglas pour en orner les murs… Etrange idée !
Un peu plus loin, le Dr. Wahid mène la voiture au sommet d’un champ de briques, de débris de poteries et de céramiques. Il semble y en avoir sur plusieurs mètres d’épaisseur. Le tout est entouré d’une muraille délabrée. C’était là que se tenait l’ancien palais de Tamerlan. Nous n’avons qu’à nous baisser pour ramasser quelques morceaux de carreaux de céramique peinte de couleurs encore vives, bleu roi, vert émeraude, vert sapin, aux arabesques compliquées ou aux motifs géométriques simplissimes… Je n’ai malheureusement pas assez de vocabulaire pour décrire la richesse de leurs nuances. Ce lieu ouvert à tout va est régulièrement fouillé par des pilleurs qui recherchent vases et poteries encore entiers. Le froid, sur ces monticules dégagés, et exposés au vent comme nous le sommes, est pénétrant et nous ne nous attardons pas.
Retour à Mazar-e-Sharif. Le Dr. Wahid nous dépose devant le tombeau d’Ali, le gendre du Prophète. De part et d’autre des entrées du grand parc, des mendiants sont alignés. Nous déposons nos chaussures dans un premier hall. Mais arrivés sur le parvis, un mollah surgit et commence à vilipender le Dr. Salam. On nous demande de quitter les lieux, et pas en les termes les plus sympathiques. J’avoue, oui j’avoue, que la moutarde me monte au nez, car nous ne voulions pas rentrer dans la mosquée, seulement en faire le tour. Mais je reste coite. Nous reprenons nos chaussures et nous contentons de faire le tour de ces imposants bâtiments entièrement recouverts de carreaux colorés. Dans un coin du parc, des centaines de pigeons blancs attendent les graines qui leur sont jetées par les visiteurs. La légende raconte que tout pigeon gris ou noir, arrivant en ces lieux, devient blanc dans la demi-heure. Et en effet, par quel étrange stratagème ne se rassemblent ici que ces oiseaux blancs ? Nous achetons une assiette de graines, que Manu présente aux becs avides des bêtes qui en profitent pour laisser un souvenir sur une de ses manches.
C’est l’heure de la prière. Le muezzin s’égosille. Des femmes en burka, des hommes en tenue du dimanche, des retardataires se dépêchent. C’est le premier jour de l’Eid, et il y a plus de monde que d’habitude. Sous les arbres, près des salles de bain communes, des fidèles font leurs ablutions, les pieds, les mains, le visage… Il y a même ceux qui n’oublient pas leurs parties intimes, dissimulés sous leur large « patou ». Mais il est l’heure d’aller déjeuner. Nous rejoignons le Dr. Wahid. Nous allons dans un petit restaurant, avec, quel bonheur, des tables et des chaises. Kebab, riz kabouli, boulettes de viande kefta, et un accompagnement de carottes marinées dans du vinaigre. Enfin, nous avons quartier libre. Le Dr. Salam me rattrape au bout de quelques mètres car ma tunique s’était coincée sous mon blouson et on voyait mes fesses… Sacrilège ! Nous faisons les boutiques. C’est la ville du tapis, dont les vieux et traditionnels « namat », dont j’ai déjà acheté un bel exemplaire à Samangan. Nous finissons par craquer pour deux tentures ouzbeks brodées à la main et un beau pendentif en argent orné d’une (fausse ?) turquoise. En cadeau, et parce que le vendeur connaît bien l’AMI, nous recevons deux pakols de piètre qualité. Grâce à l’Eid, nous obtenons un bon prix, les vendeurs ayant besoin d’argent pour payer le festin qui doit orner leur table pendant trois jours. Nous retrouvons notre petite pièce chez le Dr. Salam. Des mantous nous attendent pour le dîner. Les femmes ont préparé toutes ensemble et toute l’après-midi ces raviolis farcis de légumes recouverts de yaourt aigre. Quel régal ! Nous nous gavons de ces bouchées cuites à la vapeur à n’en plus pouvoir parler. Nous décidons de passer ici notre dernière nuit. Car ce n’est vraiment pas fantastique, pour Manu, de se retrouver tout seul ici. C’est l’anniversaire de l’aîné des garçons du Dr. Salam, et je suis invitée pour le soufflage des bougies. Il refuse de s’en approcher. Tout lui fait peur. C’est l’occasion pour moi de prendre toute une série de photos de ces femmes qui sont si difficiles d’accès. On place une part de gâteau et des bonbons devant moi. Mais je suis trop occupée avec mon appareil photo… Enfin, je me rends compte que tout le monde attendait que je commence pour pouvoir manger ! La maman du Dr. Salam, une petite bonne femme au sourire engageant, me demande si je veux du henné sur mes mains. Bien sûr ! C’est une expérience pour moi ! Je crois devoir choisir entre un cercle ou la totalité de mes paumes. « Ziot », la totalité, soyons folle ! Je me retrouve avec une fine couche de boue à la senteur aigre mais agréable. On m’enjoint de fermer les poings et on m’emmaillote les mains dans des morceaux de tissus brillants pour ne pas salir avec le henné. Je demande combien de temps je dois garder ces véritables gants de boxe… - Jusqu’à six heures demain matin. - Quoi ? Toute la nuit ? - Oui, oui, toute la nuit ! - Mais comment je vais faire pour me déshabiller ? Et pour aller aux toilettes. Cela les fait bien rire. Je rejoins Manu qui rigole bien en me voyant ainsi handicapée. Mais rira bien qui rira le dernier… J’ai envie de faire pipi. Manu m’accompagne pour soulever ma tunique et baisser mon pantalon. Moi, ça me fait moyennement rire. Au bout d’une demi-heure, je n’y tiens plus et retire les protections. Les mains près du bukhali, j’attends que ça sèche, et puis me nettoie les mains. Le résultat est surprenant. Mes ongles sont marrons foncés, toute la paume est orange, ainsi que les doigts et les premières phalanges sur le dessus. Manu a eu droit à un point dans le creux de la main droite ; son petit doigt est aussi teinté. Nous voulions du local, nous en avons !
Le lendemain matin, il fait toujours aussi gris et froid. Mais à mesure que la matinée avance, la neige commence à fondre… Vers 11h00, le Dr. Salam frappe à notre porte. Il est l’heure de tuer le mouton. Je prends mon appareil photo et mon courage à deux mains. Deux hommes passent de maison en maison pour égorger les bêtes, en souvenir du sacrifice d’Abraham à Dieu, qui a refusé le sacrifice de son fils. Le père du Dr. Salam, un magnifique homme d’âge mur, au sourire accueillant et d’une noblesse venue d’une autre époque dit une prière en égrenant son chapelet. La bête est allongée et tenue fermement pendant que l’un des bouchers lui tranche la gorge. Le sang s’écoule dans une rigole et va se perdre dans les égouts obstrués par la neige, dans la rue et jusque sur la chaussée. Je tremble derrière mon appareil photo. Je me décide à faire un film, pour apprivoiser l’horrible gargouillis et les râles timides de l’animal.
Ils vont ensuite le dépecer, mais là, nous renonçons. Nous nous réfugions dans notre pièce bien chauffée. Je lis Les Cavaliers, de Joseph Kessel, qui raconte l’histoire de coureurs de « bouskachi » en Afghanistan, à l’époque où le jeu commence à sortir de ses provinces d’origine pour être montré à Kabul. C’est d’un lyrisme évocateur, et je reconnais facilement des régions que j’ai traversées en voiture, ainsi que le caractère (trop) fier de ces cavaliers, les « tchopendoz ».
Au déjeuner, quelques morceaux de moutons, du foie et beaucoup de gras, les meilleurs morceaux, nagent dans un jus huileux. Je n’ai pas trop faim… La cerise sur le gâteau (enfin, si l’on peut dire) ? La porte s’ouvre sur les deux bouchers qui viennent partager notre repas ! Leur tunique et leur pantalon sont maculés de sang séché. J’en ai la nausée et ne lève pas les yeux de mon assiette jusqu’à la fin du repas. Lorsque nous sortons dans l’après-midi pour déménager chez Hanissa, le dépeçage est terminé. La peau est étalée sur le sol. Le Dr. Salam attrape quelques morceaux de viande qu’il fourre dans un sac plastique pour Hanissa. Le soir même, j’aurai droit à ma première vraie diarrhée depuis le début de mon séjour en Afghanistan, psychosomatique sans aucun doute !
Nous progressons difficilement dans les rues boueuses, essayant de ne pas glisser et de ne pas nous enfoncer dans les flaques… Je me rappelle de Villefollet, le village de mes grands-parents maternels, où il faisait si bon se « gauger » (se tremper les pieds) au Grand-Pas, dans la rivière qui avait débordé.
Notre arrivée chez Hanissa nous plonge dans un autre monde. Hanissa a quarante et quelques années (elle n’est plus très sûre). Veuve, mariée à 13 ans, elle a cinq filles, de 19 à 28 ans. Les deux plus jeunes, Wajma et Palwasha vivent avec elle, ainsi que Zishon, un petit neveu qu’elle élève. Il y a également une adolescente d’une quinzaine d’années qui est venue donner un coup de mains pour les travaux ménagers, après que Wajma s’est fait opérer de l’appendicite. Cette jeune femme parle peu. Elle ne se mêle pas aux conversations, restant toujours un peu en retrait. Les autres femmes de la maison ne lui adressent la parole que pour lui demander de réaliser telle ou telle tâche. Mais elle n’a pas l’air de s’en incommoder. Quant à Zichon, c’est un garçon tranquille et indépendant, qui passe des heures à jouer aux billes avec des noix, à projeter dans le couloir une rondelle en plastique propulsée comme une hélice par un bâtonnet. Il se prend d’affection pour Manu. Nous lui montrons quelques jeux simples, comme « Dans ma maison sous terre… » ou bien « feuille, ciseaux, cailloux » et le « bras de fer chinois » qui se joue avec les pouces.
Mais le plus intéressant, ce sont les deux filles d’Hanissa. Elles ont été élevées sans aucune présence masculine et n’ont rien de la traditionnelle femme afghane. Palwasha, la plus grande, parle couramment l’anglais, qu’elle a appris clandestinement pendant la période talibane, Elle a travaillé très tôt pour l’AMI comme interprète, mais est partie à cause des railleries des médecins. Ses cheveux sont d’un noir de jais, bouclés et coiffés avec soin. Elle a mis du khôl autour de ses yeux d’obsidienne, et de nombreuses boucles d’oreille. Elle a même un piercing à la narine droite. Aujourd’hui, elle travaille pour Roshan, le leader de la téléphonie mobile en Afghanistan, une des florissantes activités d’Agha Khan, le chef paternaliste de la communauté ismaélienne. Dans la boutique où elle vend ses cartes SIM, elle obtient la plus grosse part du marché. Ce qui n’est guère surprenant si l’on pense que ce sont des hommes qui achètent les téléphones portables… Avec son sourire franc et son regard direct, il doit leur être bien difficile de résister ! Elle reçoit tous les soirs des appels de ses nombreux soupirants. Mais dans sa tête, c’est clair. Elle ne fait confiance à aucun homme et ne s’imagine pas mariée. Elle est extrêmement coquette et certes un peu vaine, mais qui pourrait lui reprocher cette liberté, impensable dans ce pays si cruel à l’égard de ses femmes. Quant à Wajma, elle ressemble comme deux gouttes d’eau à sa mère. Ses grands yeux en amande lui mangent le visage. Elle est rondelette, les cheveux teints au henné. Elle vit dans l’ombre de sa sœur, mais n’est pas en vaine de confiance en soi. Elle a arrêté l’école en 7ème, l’équivalent de la cinquième, après s’être faite insultée par un professeur un peu trop obtus. Elle aussi parle un peu anglais. Elle ne veut pas chercher de travail, ne sait pas ce qu’elle veut faire, a des projets par dizaines, sans en concrétiser un seul. Elle nous montre un carnet de croquis dans lequel elle a dessiné un paysage au crayon. Elle aimerait être peintre, mais n’a pas de matériel.
Cette fin de journée s’étend tranquillement, en conversation à bâtons rompus, en jeux avec Zichon, devant la télévision. C’est qu’il y a Toulsi, un feuilleton indien suivi religieusement plusieurs fois par jour par les afghans, hommes et femmes. Et puis l’émission de la Star Afghane, l’équivalent de notre Star Académie. Sauf qu’ici, les participants rentrent chez eux. Ils ne font que quelques apparitions à la télévision pour chanter. On ne leur demande certes pas de danser. Il y avait deux jeunes femmes en début de saison, vite éliminées. Trop choquant ? On me dit que non, mais qu’elles étaient trop laides ! Palwasha et Wajma trouvent mes mains plutôt laides. Elles me montrent les leurs, ainsi que leurs pieds, qu’elles ont décorés de jolis motifs tracés au henné. Elles me proposent d’en faire autant avec mes mains. C’est bien plus beau en effet. Je me fais l’effet d’une mariée marocaine.
La fille aînée d’Hanissa nous rejoint avec son mari, ses trois garçons et sa petite fille. Hanissa est déjà grand-mère d’une dizaine de petits-enfants ! Elle sort deux tambourins peints de motifs floraux. Après les avoir chauffés au bukhali, elle se met à battre le rythme pour accompagner son chant. C’est fantastique. Sa fille joint sa voix à la sienne, et je capture ce moment magique dans un film. Hanissa rayonne. Nous allons nous coucher dans le salon. Les couvertures ne seront pas suffisantes pour nous protéger du froid, car le bukhali est dans le couloir, où se sont endormis Palwasha, Zichon et Hanissa.
Le lendemain, nous sommes réveillés par Zichon. C’est agréable d’entendre ces bruits de vie après les deux mornes nuits dans la maison du Dr. Salam. Je demande de l’eau chaude pour notre première douche en trois jours ! La salle de bain sert aussi de cuisine. Elle est encombrée d’un bric-à-brac de vieux vêtements, d’ustensiles de cuisine et de toilette. Un fil est tendu en travers de la pièce sur lequel des nippes pendent. Nous nous lavons en vitesse sur le sol en ciment.
Aujourd’hui, c’est le premier jour des visites que se rendent les amis, la famille, les voisins. Sur le sol de la pièce réservée aux invités, les maîtresses de maison ont déposé des bols, des coupes, des tasses, des plats compartimentés débordant de bonbons, de fruits secs, de gâteaux et de nougat. Je pars avec Wajma et Palwasha pour la matinée. Les rues sont devenues un cloaque innommable. Il nous faut louvoyer entre les ornières, les caniveaux, sur les trottoirs… En cinq minutes, j’ai de la boue jusqu’aux chevilles. Mes semelles font ventouses et je manque de tomber à chaque glissade. Les filles n’ont pas de burka. Palwasha n’a même pas de foulard, mais un joli chapeau fleuri. Les hommes cessent toute activité et tout bavardage en la voyant passer.
Nous nous arrêtons chez une parente pour commencer. Il y a là plusieurs jeunes femmes de l’âge de Wajma et de Palwasha, qui s’extasient en voyant mes mains décorées de henné. Du coup, une séance de mise en beauté s’organise. Au bout de deux heures, je n’en peux plus de leur caquetage auquel je ne comprends goutte. Je demande à partir en prétextant que Manu est resté seul. Mais il faut encore faire une halte chez une vieille amie de la famille. C’est une famille plus riche. Dans le salon, il n’y a plus d’espace pour circuler entre les divans et les fauteuils et je me demande comment les tables basses en verre ne se brisent pas sous le poids de la nourriture.
Enfin, nous retournons chez Hanissa, où je retrouve Manu occupé à jouer avec Zichon. Dans l’après-midi, une autre des filles mariées d’Hanissa nous rend visite, accompagnée de cousines, toutes mamans. L’un des enfants a une leishmaniose, une maladie cutanée parasitaire. Son front est orné d’un gros abcès purulent. Je prends des photos qu’il faudra que j’imprime… Ainsi se succèderont nos dernières journées. Le matin du premier janvier, Manu me réveille en me souhaitant une bonne année. J’avais oublié, car ici, en ce moment, c’est l’Eid qui est célébré. Les Afghans suivent le calendrier musulman, basé sur l’Hégire, et le premier jour de l’année se situe à la fête de Nowrooz, en mars, coïncidant avec le premier jour du printemps.
Notre premier déjeuner de l’année, nous le prenons chez Shawkat, le logisticien de la base de Samangan. Et puis nous passons dire au revoir à la famille du Dr. Salam, que nous avions quitté presque comme des voleurs. Sa mère m’offre un petit foulard et un turban pour Manu. Je suis très émue, mais je n’ai pas les mots pour la remercier comme il se doit.
Mardi matin, à 5h30, une voiture passe nous chercher. Nous retournons à Samangan. Je vais y rester encore une semaine, tandis que Manu rentre en taxi, seul à Kabul. L’AMI signe un contrat avec le chauffeur, afin de sécuriser le trajet, mais je ne suis guère rassurée de savoir Manu seul en voiture, avec un chauffeur qui ne parle pas anglais. Nous faisons des « checks » téléphoniques régulièrement. Son voyage sera long, car de nombreux Afghans rentrent sur Kabul après l’Eid. La traversée des faubourgs de la capitale lui prend une bonne heure, et ce n’est qu’à 16h passées qu’il retrouve enfin la maison.
Nous avons vécu ces quatre jours et cinq nuits comme une expérience rare dans ce pays où les expatriés sont si limités dans leurs déplacements. Cependant, le froid, la grisaille et la saleté l’ont rendue un peu triste. Nous avons ressenti la séparation de tous les instants entre les hommes et les femmes comme une véritable anomalie et ressenti à quel point il était difficile pour les adolescentes de faire des projets. Mais ce manque de liberté ne s’applique pas uniquement aux femmes. Chez Hanissa, nous avons longuement discuté avec un des ses neveux d’une vingtaine d’années, amoureux depuis cinq ans d’une cousine éloignée. Malheureusement, les parents du garçon s’opposent au mariage. Son père lui a jeté à la figure que s’il l’épousait malgré tout, il ne serait plus son fils. Ce garçon était déjà presque résigné. Avide de conseils, il espérait que nous lui donnerions la solution miracle. Mais cette réalité culturelle nous dépasse et nous n’avons pu guère que compatir à sa situation. Car il est difficile dans le contexte afghan de tourner le dos à sa famille. Son désarroi était affligeant.
Ce qui nous a le plus touché, c’est le sens de l’accueil afghan. Un invité est considéré comme un membre de la famille pendant la durée de son séjour. Il est sous la protection de ses hôtes ; c’est pourquoi les expatriés ne craignent jamais grand-chose s’ils sont logés chez des afghans, car les importuner serait importuner toute la famille, et entrer dans un cycle de loi du talion. Cependant, ce respect exagéré pour l’invité rend les rapports peu naturels et nous ne nous sommes pas sentis réellement intégrés dans la vie de la famille du Dr. Salam.
Chez Hanissa, ce sens de l’accueil, allié à sa surprenante ouverture d’esprit nous a donné le sentiment d’être de la famille. Je suis partie avec un des ses ensemble, tunique, pantalon bouffant et foulard. Avec les mains peintes, on aurait pu me prendre pour une afghane. Pourtant, je me sentais bien plus cambodgienne, malgré la nette différence physique, qu’afghane aujourd’hui.
Nous reprenons le travail après cette parenthèse. Manu à Kabul planifie son voyage au Pakistan, si le temps le permet. Et je me plonge dans la préparation d’une formation pour les superviseurs communautaires. Je dois faire un passage éclair à Kabul la semaine prochaine avant de venir animer la formation des formateurs à Samangan. Pas le temps de respirer. Nous sommes obligés de reporter notre séjour en France au mois de février.
Nous pensons très fort à vous tous, amis fidèles. Ne doutez point qu’en cette nouvelle année, malgré la distance, nous resterons également fidèles !
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