Aujourd’hui, j’ai enfin retrouvé un peu la pêche. Enthousiaste à l’arrivée à Kabul, l’aéroport en travaux commence à ressembler à quelque chose, le tapis de sortie des bagages se mettant en branle comme par miracle, le soleil haut dans un ciel poussiéreux, le vent, et Mafouz, mon chouchou parmi les chauffeurs, qui me demande des nouvelles de ma famille, d’ « Emmanouel »… J’ai l’impression de rentrer à la maison. La maison justement, parlons-en, les vignes procurent une ombre bienvenue, les rosiers sont en fleurs, par dizaines, ils égaient la cour de grosses boules roses, blanches, fuchsia, rouges et bordeaux. Mes collègues ont fini de meubler la terrasse : coussins à carreaux jaunes et blancs. Elles me racontent qu’en allant chercher les housses chez le tailleur, elles ont eu la surprise de le trouver arborant une chemise flambant neuve… à carreaux jaunes et blancs ! Ca donne envie de l’inviter à boire le thé sur la terrasse !
Et puis le décalage horaire m’a attrapé dans ses filets, sans que je me méfie. Résultat : impossible de dormir avant une heure, deux heures du matin, pour se réveiller à sept heures pour aller travailler… Plus les jours passent, plus je fatigue. Le matin, le coup de fouet du café me propulse devant mon ordinateur et j’arrive à bosser. Mais l’après-midi, après le déjeuner, dur de garder les yeux ouverts. La fin de la semaine arrive comme une libération. Je peux enfin dormir ce matin, une grasse matinée qui dure jusqu’à 9h30. C’est peu, mais c’est déjà bien.
Hier soir, il y avait une soirée chez un français, mais j’avais décidé de ne pas y aller. Les débuts sont toujours sympas, lorsqu’il n’y a pas trop de monde, qu’on peut encore papoter en sirotant sa bière, la cigarette à la main ; mais avec la foule, l’énergie de tous ces jeunes stressés qui se déverse dans les rires, dans l’alcool, dans la danse, dans le flirt, finit toujours par m’emporter, et prise dans les mêmes filets, la nuit s’étire jusqu’à plus d’heure, se termine dans une brume malsaine, et le jour qui suit est gâché par les conséquences de l’abus. Hier soir, donc, pas de fête pour moi. Je suis restée à la maison pour regarder des films. Mon choix se porte sur Saw III (un film d’horreur bien tordu et bien gore, pour ceux qui ne connaissent pas…). Je ne sais pas si c’était vraiment un bon choix, mais bon. Encore un peu de lecture avant de chercher le sommeil. Il fait chaud, mes jambes me pèsent, mon cerveau semble ne vouloir jamais arrêter sa ronde, je dors la fenêtre ouverte, une boule Quiès dans l’oreille gauche, celle qui ne repose pas sur l’oreiller. J’attends de dormir.
Je regrette de ne pas prendre de note de ce que je remarque dans la semaine, car le moment venu d’écrire pour le blog, la plupart des impressions m’ont déjà échappé. Pourtant cette semaine, je me suis relevée une ou deux fois pour jeter sur le papier de mes nouveaux carnets de voyage quelques pensées liées entre autre aux dernières élections. Ici, je baigne dans un « milieu » de gauche. A l’ambassade de Kaboul, c’est Ségo qui est arrivée en tête. Mais en France, dans ma famille, en Alsace, et en Corse, j’étais cernée par les pro-sarko, en tout cas des gens de droite. Je m’étais promis de ne pas parler politique pendant mes vacances, histoire de ne pas compliquer des relations trop courtes pour supporter le conflit. Mais ça n’a bien sûr pas empêché mon cerveau (et mes tripes !) de réagir à tout ça. Alors je ne tiens pas parole, parce qu’après avoir digéré ce que j’ai entendu, je me suis dit qu’après tout il n’y avait pas de raison pour ne pas dire ce que je pensais puisque les autres ne se gênaient pas. Et finalement, je vous laisse lire ce que j’ai écrit sur mon nouveau carnet Moleskine.
« Vous ne pourriez pas profiter de ce que vous avez sans mépriser ceux qui ont moins ? Vous ne pourriez pas être heureux d’être blancs et français sans mépriser ceux qui sont noirs ou jaunes ou basanés et étrangers ? Vous ne pourriez pas être satisfaits de votre intelligence sans mépriser ceux qui sont bêtes ? Vous ne pourriez pas être fiers de votre pugnacité sans mépriser ceux qui sont lâches ? Vous ne pourriez pas vous réjouir de votre ambition sans mépriser ceux qui sont modestes ? Vous ne pourriez pas être contents d’être vous, tout simplement, sans mépriser ceux qui ne vous ressemblent pas ? Je vous ressemble moins que vous croyez ; vous devriez me mépriser. Enfin, avez-vous tellement mauvaise conscience de votre bien-être, de vos biens, de vos richesses ? Pensez-vous que ce que vous avez gagné a été si mal acquis qu’un jour on viendra tout vous reprendre ? »
Je me suis quand même rendu compte que la différence principale entre les gens de droite et les gens de gauche, c’est qu’à gauche on pense qu’il y en aura pour tout le monde, parce que soi-même on n’a pas assez. Alors qu’à droite, on pense qu’il n’y en a que pour quelques uns, et qu’il faut se battre pour protéger ce qu’on a. Alors, pour une fois, j’ai décidé de prendre partie. Je ne suis ni de droite ni de gauche, vous aurez compris, j’ai voté Bayrou au premier tour. Mais en tout cas, s’il y a quelque chose que je défends – et rien à faire de savoir si l’on joue sur l’aile droite ou gauche, au centre, en défense ou en libéro – c’est le changement par l’action, et pas par les discours et l’onanisme intellectuel.
A l’heure où j’écris, je me suis installée un petit coin sur la terrasse, à l’étage, pour dérober mon débardeur et les bretelles de mon soutien-gorge aux regards des gardiens et des chauffeurs. A quelques centaines de mètres de moi, les maisons de torchis sont d’une netteté incroyable sur la colline d’en face. Ce matin, une tempête de poussière d’une grande violence a balayé le ciel des nuages et des dernières traces de pollution. Il doit faire chaud au soleil car les ruelles de terre sont désertes de toute présence humaine.
J’ai des nouvelles de Manu, qui a commencé à marcher sur le GR20 en Corse. Au bout de deux jours, il a été bloqué par de la neige ou de la pluie. Etape dans un refuge. Sur le chemin, il a rencontré trois alsaciens qui font la randonnée. Il marche avec eux. Il a passé les échelles sans encombre, malgré le vertige. Avant-hier, il a fait deux étapes en une seule journée. Au son de sa voix, je comprends qu’il est heureux !
Il faut que je vous raconte ce qui est arrivé à mon collègue, le Dr. Helal, ça en vaut la peine. La semaine dernière, il était sur le terrain dans la province du Laghman, à l’est de Kaboul. Pour faciliter ses déplacements entre Jalalabad et la province, il a pris sa voiture personnelle. Au retour, jeudi, sur la route, sa fin de semaine se transforme en cauchemar. Dans son rétroviseur il voit arriver deux pick-up de l’armée afghane. Visiblement, ils font la course, conduisant trop vite et dangereusement. Le Dr. Helal se rabat avec prudence sur le bas-côté, clignotant en marche. Mais il ne se rabat pas assez, et un des pick-up est obligé de freiner. Le chauffeur, excédé, fait un dérapage au frein à main devant la Toyota du Dr. Helal et finit sa course en lui emboutissant le pare-choc avant avec son pare-choc arrière. Tout le monde descend de voiture. Dans les bennes des pick-up, des soldats armés sont assis sur des bancs. Le Dr. Helal n’est pas fier, mais enfin, il est dans son droit. Le chauffeur commence à l’invectiver en lui demandant 80 dollars pour la réparation de sa voiture. « Pas question, je n’ai rien fait de mal. Je vais appeler la police de la route pour faire un constat ». Il sort son téléphone portable pour joindre un de ses amis qui travaille dans un poste pas très loin. Avant qu’il ait pu composer le numéro, l’autre lui arrache le téléphone des mains, pendant qu’un des soldats monte dans sa voiture, met le moteur en marche, et s’enfuit au volant de la Toyota, à bord de laquelle se trouvent tous les papiers du Dr. Helal, et mon ordinateur portable professionnel… Le Dr. Helal se retrouve seul sur la route, aussi nu qu’un nouveau né ! « Tu sais, j’étais assommé. Ces hommes sont des soldats afghans, ils sont sensés nous protéger, mais ils m’ont tout volé ». Après ce moment d’abattement, il fini par contacter la police de la route. Le signalement de sa voiture est transmis au check-point de Poul-e-Shaqi, à l’entrée de Kaboul. Deux heures plus tard, on lui annonce que sa voiture a été retrouvée. Il monte dans un taxi mais sur la route, il croise la Toyota qui repart vers Jalalabad. Il fait des grands signes, mais bien sûr, le chauffard ne s’arrête pas. Enfin, il appelle son frère qui est militaire. De commandant en commandant, on finit par lui donner la localisation de sa voiture, dans une des bases de la province de Jalalabad. Il s’y rend avec son frère. Là, le chef les reçoit respectueusement, visiblement il s’est fait tirer les oreilles. On promet au Dr. Helal que sa voiture lui sera rendue le lendemain matin à 9h30. A l’heure dite, le Dr. Helal est dans la base, on lui remet les clés de sa voiture, ainsi que sa carte SIM… Sans le téléphone. -- Vous pourriez me rendre mon téléphone aussi, s’il vous plait ? -- Vous prenez la carte SIM ou rien du tout. -- Merci, je prends la carte !
Dans la voiture, le Dr. Helal retrouve tous ses papiers et l’ordinateur portable. Finalement, grâce à ses contacts, l’histoire ne se termine pas trop mal. Mais elle est édifiante ! Sans la protection de l’ONG, sans le véhicule de l’association, il n’est plus un docteur respectable mais un simple quidam qui se retrouve la victime de quelques soldats désoeuvrés, sans doute sous l’emprise de la drogue. Contrairement à ce que les médias nous font croire, notre statut d’occidentaux nous protège aussi. Ainsi, lors des contrôles de police, en ville, nous avons d’abord droit à un signe nous indiquant de nous arrêter, car de loin, avec le foulard, on me prend pour une Afghane, mais il suffit que je regarde le policier dans les yeux, que je hoche la tête pour qu’on nous fasse signe de circuler sans vérification d’identitié.
Le quotidien de la vie en ville a repris. J’ai ramené un kit de badminton de mes vacances en France, et un soir, je demande aux gardiens de l’installer dans la cour du bureau car à la maison nous n’avons pas la place. Au départ, personne ne sait de quoi il s’agit, ping-pong, volley ? Les gardiens ont l’air de poules ayant trouvé un couteau. Finalement, une fois que tout est installé, je sors les raquettes. Coco Issa, un roublard charmeur, s’empare d’une raquette et me propose de jouer avec lui. Sous les yeux d’une dizaine de collègues masculins, je lui envoie le volant… qu’il ne rattrape pas ! Tout le monde rigole. Comme je ne veux pas qu’il soit encore plus ridicule (mon Dieu, une femme !), je les laisse jouer seuls. Je monte sur le balcon au premier étage pour les observer discrètement. Ils jouent deux par deux, découvrant les joies du badminton. Tout le monde se poile, ils sont en sueur en dix minutes. On dirait des enfants. J’ai un sourire qui me remonte jusqu’aux oreilles.
Hier soir, vers 17h00, je sors fumer une cigarette. Au-dessus de ma tête, un mouvement d’ailes, une ombre, un bruissement me font lever les yeux. Le voisin fait voler ses pigeons d’élevage. Je les regarde tourner quelques instants, éclairs bruns, blancs et gris, sur un fond de cumulus baignés d’une lumière d’incendie. Réza, le radio opérateur de nuit m’explique combien coûtent ces oiseaux, comment on les nourrit, comment on les fait travailler pour les préparer aux combats. Car ces pigeons sont élevés pour se battre dans les airs, sous les ordres de leur maître.
En rentrant, j’emprunte une paire de gants aux gardiens et je coupe quelques roses sur les buissons, pour faire un bouquet pour ma chambre. J’ai accroché au mur les cartes que l’ont m’a offertes pour mon anniversaire. C’est fou comme il en faut peu pour que je me sente chez moi.
Ce matin, levée avant mes collègues qui ont fait la fête une bonne partie de la nuit, je cuisine des pancakes. Je range ma chambre, l’iPod sur les oreilles, musique de boîte nuit, je danse en chantant. Aujourd’hui, ça va mieux ! |