Pourquoi on est là...

Récits de voyage > journal de voyage
Afghanistan - Jalalabad
de Annabel, le 09-06-2007

Pourquoi on est là...

Je sais que je ne suis pas très assidue à ma tâche depuis quelques temps… Il n’y a pas d’épisode marquant à rapporter. Je vis au jour le jour les satisfactions et les frustrations d’un travail passionnant, mais fatiguant.

Je m’étonne encore, après 7 mois en Afghanistan, de ma capacité à tomber amoureuse d’une culture et de gens pourtant si différents de moi. Je suis de ces idéalistes qui croient que derrière les codes de conduites, la barrière de la langue, les projections que l’on fait tous en fonction de ce que l’on croit connaître de l’autre, il y a toujours une possibilité, même infime, même éphémère, de se rencontrer au plus essentiel de notre être. Je ne sais pas comment définir cet essentiel. Je sais juste que par moment, l’empathie avec mes collègues masculins par exemple, ou avec une femme travaillant dans les villages pour soutenir les agents de santé communautaire, est si grande que les différences disparaissent pour laisser place à un sentiment de familiarité, d’appartenance au même monde. Un monde fait de peurs, d’amour, de solitude, d’engagements, de pertes, de risques, d’amitié, d’erreurs. Car il n’y a personne qui n’expérimente au moins une fois dans sa vie tous ces états.

Le fait est que découvrir cet essentiel est pour moi plus gratifiant dans des contextes culturels différents du mien, car il se cache ; il faut plus d’attention et d’écoute, de disponibilité à se laisser changer pour aller le débusquer.
Et j’ose espérer que si je peux ressentir cet essentiel, d’autres sauront le découvrir en moi aussi. Je sais que certains n’y croient pas. Je sais que certains considèrent que notre construit culturel et social laisse des marques indélébiles dans notre conscience et que jamais nous ne pourrons voir l’autre sans verres déformants.
Mais en réponse à ces arguments rationnels, j’oppose simplement la force de mes émotions, de mes instants d’illumination, comme je les appelle.

Finalement, peut-être qu’à force de voyager, on se rend compte aussi que les situations politiques, sociales, culturelles, religieuses, climatiques ou environnementales ne sont pas si nombreuses que ça. Et en trouvant à l’Afghanistan des similitudes avec le Cambodge (Jalalabad, les palmiers, les ventilateurs qui brassent l’air chaud et poussiéreux, les mollahs aux minarets comme les bonzes dans les pagodes), avec la Bolivie (Kabul, la ville grignotant les collines, les hommes chargés de gros sacs sur les épaules), avec l’Azerbaïdjan (les mariages arrangés, le peu de pouvoir de décision des femmes), il m’est plus facile de faire abstraction de la forme pour plonger vers le fond…

Je commence à me sentir chez moi. Mais je sais déjà que je vais devoir déménager dans peu de temps. J’ai une envie quasi compulsive de saisir à grandes embrassades ces moments de partage avec les gens d’ici. En faire un paquet bien ficelé à greffer quelque part à l’intérieur de moi pour ne rien oublier. Ce que je vis, ce sont déjà des souvenirs.

Retour vers le passé…
La semaine dernière, les ONG françaises étaient invitées par les militaires français de l’ISAF (International Security Assistance Force) impliqués dans les actions civilo-militaires. Buffet dans leur salle des fêtes : une grande tente, un plancher amovible, un écran géant sur lequel sont projetées les photos de leurs actions, des tables recouvertes de nappes en papier, de la bière, du vin, des crevettes (elles sont fraîches, ces crevettes ?), du fromage, de magnifiques gâteaux au chocolat, du vrai café (oui, j’en veux bien un deuxième. Oui, avec du sucre, merci lieutenant)… et une cinquantaine de lieutenants-colonels, lieutenants, commissaires, sergents, adjudants-chefs et autres pompiers, pour une quinzaine de représentants d’ONG. Tout ce beau monde gradé était en treillis… Ca m’a rappelé mon enfance ! Et du coup, j’étais super à l’aise. C’était assez drôle en fait, car certains n’avaient aucune idée de ce que c’était que l’humanitaire. D’autres disaient qu’humanitaire rime avec militaire et que finalement, notre action n’était pas si éloignée de la leur. Certains jugeaient plutôt qu’elles étaient complémentaires. Dans tous les cas, ce qui m’a frappée, c’était leur sens du respect des règles. Comme si chaque parole était glissée dans leur bouche par le règlement intérieur. Un peu coincés tous ces messieurs si vous voulez mon avis. Mais j’imagine que c’est juste parce qu’on n’a pas du tout la même expérience du pays. Ce que j’ai apprécié, en contrepartie, c’est l’enthousiasme dont ils font tous preuve pour leur mission, et le désir de protection et d’appuis aux populations civiles.

Je ne résiste pas à l’envie de vous rapporter un extrait croustillant d’une discussion que j’ai eue au cours de la soirée.
Lui : Vous êtes née où?
Moi : Je suis née à Suresnes, mais j’habitais à Rueil-Malmaison.
Lui : Ah, moi j’ai fait mes CME au Mont Valérien.
Moi qui ai compris CM2 : Le CM2, c’est quoi, 15 ans avant le bac ?
Lui :…
Un autre : Ah oui, je vois…
Un autre : Ca y est tu as compris…
Lui :…

Ok, ce n’est pas sympa de se moquer !
Je vais essayer de récupérer les photos…

Nous avons un nouveau collègue, Thomas, un belge de Namur (comme dans la chanson des VRP/Nonnes Tropo). Nous apprenons tous le belge avec lui. Nous avons commencé un lexique sur un tableau blanc dans notre salle à manger, à Kabul. On se marre bien. Nous allons avoir un chat à la maison, et nous avons décidé de l’appeler Brol. Ca veut dire truc, bazar, bordel, en namurois.
Bon, aujourd’hui, j’ai envie de vous raconter plein de trucs, mais je n’ai pas le droit, c’est bête. C’est marrant, d’habitude, je n’ai pas trop de mal à rester impartiale et discrète, mais là, j’ai vraiment envie de raconter un peu ce qui se passe ici. Il faudra attendre la fin de ma mission. J’essaierai d’écrire un bêtisier ou plutôt : tout ce qu’on vous a caché !

 

Aujourd'hui samedi... Ca fait 2 jours qu'on n'avait pas internet. Il fait 42°C... pire qu'au Cambodge.

Allez, je vous laisse en vous saluant bien amicalement. Je rajoute quelques photos et j’envoie le tout sur le site.

 PS : j’ai trouvé ce texte dans un manuel de formation du Conseil de l’Europe pour les formateurs.
“So the journey is over and I am back again where I started, richer by much experience and poorer by many exploded convictions, many perished certainties. For convictions and certainties are too often the concomitants of ignorance. Those who like to feel they are always right and who attach a high importance to their own opinions should stay at home. When one is travelling, convictions are mislaid as easily as spectacles; but unlike spectacles, they are not easily replaced.”
Aldous Huxley, Jesting Pilate

Essai de traduction:
« Ainsi le voyage est fini et je me retrouve où j’ai commencé, enrichi d’une grande expérience, appauvri de nombreuses convictions qui se sont désintégrées, de nombreuses certitudes qui ont péri. Car les convictions et les certitudes sont trop souvent les corrélaires de l’ignorance. Ceux qui aiment sentir qu’ils ont toujours raison et qui attachent une grande importance à leurs opinions devraient rester chez eux. Lorsque l’on voyage, on égare ses convictions aussi facilement que des lunettes ; mais contrairement à des lunettes, elles ne se remplacent pas facilement. »

retour aux autres articles du journal

 

Commentaires sur cet article

Ajouter votre commentairee

Dernieres actualités
06/12/2007 : Aibak-Zeraki-Dehi-Hassani-Dehi-Big Mohammad-Aibak
06/12/2007 : Mais que fait-elle ???
03/11/2007 : C'est reparti !
02/10/2007 : Retour au Cambodge, 2 ans après...
04/08/2007 : Un petit mot en vitesse
29/07/2007 : Retour émotionné
23/07/2007 : Un nain, un travesti et un gouverneur
14/07/2007 : Pêche miraculeuse
12/07/2007 : Allier travail et plaisir, c'est possible en Afghanistan !
12/07/2007 : Les trésors de la vallée de Bamiyan
10/07/2007 : Monts et merveilles d'Afghanistan
26/06/2007 : Monotâche...
25/06/2007 : Soirée qui fait du bien
14/06/2007 : Les amis de mes amibes ne sont pas mes amis.
28/05/2007 : Des petits trucs


Autres liens :

Tags
Afghanistan - Pourquoi on est là - Jalalabad -