Je reprends des couleurs… Quel changement ! Quelle surprise ! Un mois que je n’étais pas à Jalalabad, un mois pendant lequel les images ternes de Kabul et de Samangan occupaient mon esprit… Mais déjà, il y a quelques jours à Kabul, je remarquais les premiers signes du printemps et je prenais les premières photos d’arbres habillés de vert. Jalalabad, c’est une autre histoire. Le printemps a des airs d’été. Entre Cambodge et Pérou, les champs de blé s’étagent en terrasse au fond de vallées étroites, arrosées par de nombreux canaux d’irrigation. La foule dans les champs, le vert puissant, les voiles colorés me rappellent septembre au Cambodge, quand le riz est déjà bien poussé et que les paysans l’arrachent pour le repiquer en bottes espacées dans les casiers. Et puis le travail minutieux d’aménagement du paysage agraire en terrasses a des échos de versant andin. Je suis donc de retour dans l’est, pour deux raisons : le départ d’Augustin, qui a travaillé comme administrateur puis responsable de projet, pendant deux ans, et une visite de supervision dans la province du Laghman.
La fête d’au revoir d’Augustin pour commencer. Nous avons fait le trajet depuis Kabul en « flying coach ». C’est ainsi que l’on appelle les minibus qui ont trois rangées de siège. Nous nous y tassons à dix… mais pour nous, les trois filles, tout va bien : pour ne pas heurter les coutumes de nos collègues, Cenad, le logisticien, ne s’assoie pas à côté de nous. Nous avons donc une banquette pour nous, tandis que les autres se serrent à quatre à l’arrière. Ce n’est pas tous les jours drôle la vie d’un homme en Afghanistan ! La route est superbe. La rivière Kabul charrie ses eaux brunes et tumultueuses, emportant les dernières neiges de l’hiver, au fond d’une gorge dont les flancs se parent déjà d’un tapis d’herbe et de fleurs jaunes et violettes. Nous nous arrêtons sur le belvédère habituel, qui surplombe un beau lac dans lequel les montages se reflètent. Surprise : le tank qui faisait le bonheur des touristes a été emporté par un camion sans freins… Il est maintenant dans le ravin (le tank ; le camion s’en est sorti !). Pendant la pause, tout le monde prend des photos, on achète des boissons gazeuses à quelques jeunes qui regardent Anne avec des yeux ébahis.
Nous arrivons en fin de journée, à temps pour la fête d’Augustin. Les préparatifs vont bon train. Le personnel « dirigeant », les chefs de projets, les médecins, les coordinateurs de Santé Communautaire, les directeurs de clinique, les pharmaciens, les superviseurs… Tous ces hommes se donnent l’accolade. C’est une occasion unique pour certains de se retrouver, qui venant du Laghman, qui de la Kunar, qui de Kabul… Nous ne savons pas vraiment ce que nous attendons, alors nous allons nous asseoir (je dis « nous », je veux dire les expatriés dans leurs gros sabots). Une demi-heure plus tard, le Dr. Shah Mahmoud, un des superviseurs de la Kunar (celui que je surnomme « la montagne blanche ») arrive enfin, et d’un même mouvement, les quelques quatre-vingt invités viennent s’entasser sur les coussins. Et la fête peut commencer, car le plus respectable d’entre tous est là. Une fête digne d’un roi. Des tapis, des « touchaks » (les matelas sur lesquels on s’assoie), des coussins, les spots, les mètres de nappe en toile cirée, les mets nombreux et vraiment délicieux (pour du mouton !), les musiciens, les discours à n’en plus finir, et enfin, la pile de cadeaux ! Tout y était pour faire de cette soirée un événement mémorable. J’étais très émue de sentir la cohésion autour d’Augustin et la tristesse des uns et des autres, qui ne résistait pas, cependant, à la joie de se retrouver aussi nombreux, faisant tous partis d’une même « famille ». Vous allez me trouver sentimentale… Et vous aurez bien raison. C’est là que je me suis rendue compte que six mois seulement ne me permettraient pas de retrouver cette sensation d’appartenance que j’avais pu éprouver au Cambodge et qui fait qu’on se sent moins étranger. La soirée se prolonge pour les expatriés autour du déballage des cadeaux et d’une bouteille de champagne. Autant dire que le décollage pour le Laghman, le lendemain matin, est difficile. A 8h15, je suis réveillée par Christelle qui tambourine à ma porte : j’avais mis des boules Quiès, étant allée me coucher avant les autres, et bien sûr, je n’ai pas entendu le réveil. Sur mon téléphone, un SMS du Dr. Helal : « good morning ! » Ok, j’arrive dans 30 min. J’ai les yeux plein de sable, et je n’ai envie de parler à personne. Nous partons pour le Laghman. Mes yeux se décillent bien vite : la campagne est bien réveillée, elle, de son sommeil hivernal. Je revis aussi. C’est fou comme la nature peut trouver écho en notre propre énergie. Le blé, les pommes de terre, les petits poireaux, les oignons et l’ail, les plants de tomates… C’est le jardin d’Eden qui cache une bien triste réalité : 25% des « Laghmani », les originaires de cette province, on émigrés dans d’autres provinces par manque de terre. Il y a une conséquence positive toutefois, c’est que le niveau d’éducation est plus élevé parmi cette population, face au besoin de trouver une activité non agricole. Les Laghmani sont réputés pour leur intelligence dans toute l’Afghanistan, bon nombre d’histoires circulent sur leur compte. Je vous en rapporte une qui m’a été racontée par le Dr. Helal. "Satan rencontre un Laghmani au bord de la route qui va à Kaboul. Satan propose que chacun porte l’autre sur ses épaules, tant que celui qui ne marche pas à la force de chanter. Satan se propose de monter d’abord sur les épaules du Laghmani. Au bout d’une heure à peine, Satan commence à avoir la gorge enrouée et doit descendre pour porter à son tour le Laghmani. Ce dernier se met à fredonner entre ses lèvres et tient ainsi jusqu’à Kaboul, 10h plus tard… Même Satan ne peut pas tromper un Laghmani !" Le trajet n’est pas long dans de telles conditions. Dans le Laghman, à Mehterlam, nous passons la journée à faire le point avec Gul Azam, le coordinateur pour la Santé Communautaire. Le soir, nous dînons tous les trois, et je les écoute me raconter leurs souvenirs de l’époque talibane, les histoires de conflit, de règlements de compte, d’assassinat, de filles données en paiement de dettes avant leur naissance, de marché aux femmes ou à l’opium… Un far-west bien moderne, bien réel, dont les épisodes sordides se passent encore aujourd’hui. Je vais me coucher en espérant ne pas faire trop de cauchemars. Pari tenu, je dors comme un bébé.
Au petit matin, nous partons prendre notre petit-déjeuner chez Mohammad Nazim, un Community Health Supervisor ; je suis « kidnappée », dès mon arrivée, par les femmes de la maison. Grâce aux quatre mots de dari que je connais et à l’aide d’un des jeunes de la famille qui parle quatre mots d’anglais, nous arrivons à nous raconter nos vies. Une « vieille » mariée de 32 ans n’arrive pas à avoir d’enfants. C’est la catastrophe pour la famille. On me demande que faire ! Un petit garçon est tombé et a subi un grave traumatisme crânien. Il ne marche plus, ne parle pas, sourit beaucoup et bave un peu. C’est émouvant, les femmes se le passe de bras en bras. Il a sept ans, mais à la taille d’un petit de quatre ans. Il se laisse faire. Je lui caresse les joues et les cheveux. Il gigote et rigole de bonheur. Le jeune qui aide à traduire à de gros boutons d’acné sur le visage. Il me demande si c’est grave et quel médicament il faut utiliser. C’est triste, je ne suis pas médecin ! Mais je vais essayer de penser à lui faire passer une crème. Avant de partir, la vieille maman retire une bague de son doigt pour la glisser sur mon annulaire de la main gauche. Elle m’offre aussi un joli foulard rose. Elle m’embrasse une fois sur le front et une fois sur la joue gauche. Je rejoins les hommes pour le petit-déjeuner… Chouette, on a du foie de bœuf ! Il est 7h30… Direction le terrain : le Basic Health Center de Katal, où je dois évaluer la mise en place d’un projet d’incitations monétaires pour le référencement des patients par les Agents de Santé Communautaires au centre de santé. Je dois aussi me rendre dans un poste de Santé. Pour ce faire, il faut garer la voiture, et marcher 10 minutes le long d’un petit canal d’irrigation. Les hommes se saluent. Je baisse la tête. Mais il n’y a pas d’hostilité à mon égard. Juste un peu de curiosité. L’ Agent de Santé communautaire est très dynamique. C’est le frère d’un dentiste de l’hôpital de Mehterlam. Il connaît plein de choses, mais se plaint que les habitants de son village viennent peu le voir, n’étant pas loin du centre de santé. Nous sommes invités, mais pour raisons de sécurité, il nous faut rentrer à Mehterlam, puis Jalalabad en début d’après-midi. Je suis gonflée de tout ce que j’ai vu et appris au cours de ces deux journées. Je suis heureuse.
Si cela pouvait être tous les jours ainsi ! |