Pêche miraculeuse

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Afghanistan - Doab - les "ailok"
de Laura, le 14-07-2007

Pêche miraculeuse

En rentrant de Ruy, je discute avec mes collègues. Aujourd’hui, nous n’avons pas vu les membres des comités de santé villageois, car ils étaient occupés par des activités avec une autre ONG. Je fais remarquer que même si je suis contente de voir du pays, je suis quand même payer pour travailler, et que vu que je pars dans deux semaines, j’ai encore plein de choses à faire. Je leur demande de réfléchir au programme de demain et de me dire avant la nuit si nous rentrons à Aibak ou si nous avons une chance de voir des comités de santé villageois. A 21h, le Dr. Salam frappe à la porte et m’annonce que nous rentrons à Aibak. Je suis atterrée et très déçue. Etre venue jusque ici pour une malheureuse journée de terrain. Nous discutons avec Claire qui nous dit que les ailoks ne sont pas loin en voiture et que nous trouverons bien des gens là-haut. Nous faisons prévenir le Dr. Salam et le Dr. Helal.

Le lendemain matin, à 8h, nous montons à 5 dans le Land Rover. Juliette et moi nous serrons à l’avant, en prenant des tours pour s’asseoir sur la boîte à gants entre les deux sièges. Une cassette des hits 2006 afghans, quelques Metro (le Mars local) et bouteilles d’eau dans le sac, nous sommes fins prêts pour l’expédition. Car c’en est une : Claire nous a prévenu qu’à un virage, il nous faudra monter en marche arrière. Quand à Pathé, il nous a bien dit de prendre nos appareils photos, que c’était bien beau, là haut.
Nous longeons la vallée pendant une petite demi-heure, en contrebas des maisons aux portes et aux volets fermés. Nous croisons une file quasiment ininterrompue d’adolescents, de petits garçons et de fillettes juchés sur des ânes chargés de gros sacs de fourrage, de boisseaux de petits bois secs, le tout sur des kilims usés jusqu’à la corde. Régulièrement, l’un des garçons lève sa main droite en signe de paix. Je réponds. Sur leur visage, pas de sourire, juste un air un peu surpris. Ils sont sérieux ces petits bouts, habillés comme leur père, portant déjà la responsabilité de tâches agricoles difficiles. Car le chemin est long qui descend des ailoks vers la vallée, et il faudra refaire plus tard la route dans l’autre sens pour retrouver les tentes et les troupeaux.

La piste quitte la vallée et se met à grimper une pente sévère en virages serrés. Au premier passage un peu périlleux, dans une ravine, quelques cailloux s’effondrent sous la roue avant gauche. En deux secondes, le Dr. Helal et le Dr. Salam se jettent à l’extérieur. Juliette et moi rions de bon cœur. Pourtant, nous ne sommes pas complètement rassurées, même si le chauffeur, Fahad, a l’air de savoir ce qu’il fait. Nous continuons tranquillement notre ascension en voiture pendant que mes collègues suent au soleil… Premier surplomb au-dessus de la vallée de Doab. Toujours ce vert si riche contre les montagnes poussiéreuses. Toujours la même impression de paradis au creux d’un enfer. Toujours l’illusion romantique que les gens de cette partie du monde ont une belle vie, une vie d’essentiel et de pureté.

Nous remontons en voiture pour la partie la plus difficile du trajet. La voiture, en effet, ne peut pas négocier les virages en épingle à cheveux. Il faut s’avancer aussi loin que possible dans le virage et le prendre en marche arrière, jusqu’au prochain lacet où l’on se retrouve à nouveau dans le bon sens. Personne n’est rassuré dans la voiture. Je me souviens soudain d’un trajet en Azerbaïdjan, dans la province d’Imishli, à cinq dans une vieille Lada. La voiture penchait sur les pentes des champs, il n’y avait même pas de route. Nous faisions simplement du hors piste. J’étais morte de trouille, et j’avais promis que je ferai « nazir » si Allah nous permettait d’arriver vivants à destination. Ici, je ressens la même crainte, mais aussi la même excitation. Et je fais à mes collègues la même promesse. Nazir : c’est l’aumône que l’on fait lorsque Dieu a répondu à nos prières. Pour exorciser la peur, on monte le son, et tout le monde frappe dans ses mains. Une fois sur le plateau, il faut nous arrêter pour évacuer la tension. Et nous voilà, scène improbable, rassemblés au bord d’un champ de blé clairsemé, la musique s’écoulant grésillante par les portières ouvertes, Juliette riant aux éclats, le Dr. Helal et moi battant le rythme, Shah Qadir, Dr. Salam et Fahad se mettant à… danser !

Un peu plus tard, comme un mirage, apparaît le campement de Mangak Ulya et Mangak Soufla, les deux villages de la vallée installés ici. Sept cent vingt-quatre familles rassemblées sur une vallée suspendue, le Takhte Chengis Khan ("Trône de Gengis Khan") de part et d’autre d’un petit ruisseau (un ru quoi, mais c’est pas facile à placer dans une phrase). Il y a là des sortes de yourtes en canisse, en toiles, de grandes tentes de scouts, des bouts de tissus et de kilims retenus par une faîtière, entourés d’un enclos en petit bois, de gros chiens kuchi, certains à l’air de loups, des enfants crasseux qui viennent voir ce qui se passe, des femmes avec leur trois couches de vêtements et leur grand voile rouge, bordeaux ou noir posé sur un petit chapeau, qui se détournent à notre passage en coulant un regard curieux au-dessus de leur voile, des centaines de moutons, de chèvres et de vaches, des hommes à la barbe blanche, le visage bronzé. Nous nous arrêtons un peu à l’écart des premières tentes.
Le superviseur qui nous accompagne part nous annoncer. Il ne s’agirait pas de tomber sur une femme sans qu’elle ait eu le temps de se voiler. Et puis il faut trouver l’agent de santé communautaire. Difficile de croire que c’est faisable au milieu de cet immense campement. Pourtant, quelques minutes plus tard, on nous fait signe d’approcher. En réalité, la tente dans laquelle nous nous asseyons est le poste de santé pour les femmes. Epatant : c’est tout propre, deux beaux kilims aux couleurs vives sont étalés par terre. Dans le fond, quelques oreillers aux taies brodées attendent le visiteur. L’agent de santé, Naz Omadin, est seul pour l’ensemble du campement. Il a monté deux tentes : une pour les femmes et une un peu plus loin pour les hommes. C’est un jeune d’une trentaine d’années à peine, diplômé d’une madrasa, qui a bien du mal à se donner un air sérieux en laissant pousser ses trois poils de barbe. Il a un sourire lumineux et me regarde droit dans les yeux. A ses côtés Haji Sakhidot et Haji Yar Mohammad, deux représentants de la shura qui accusent un bon nombre d’années. Ils nous accueillent par les salamalek d’usage. Et je peux commencer à leur poser des questions sur le comité de santé, le travail du volontaire et leurs problèmes sanitaires. Ils demandent de la chloroquine, comme à Ruy, pour les habitants qui reviennent des zones impaludées. Ici, nous dit-on, les femmes sont vaccinées contre le tétanos et les enfants suivent le programme de vaccination complet.
Au bout d’une heure, ils m’interrompent gentiment mais fermement : assez parlé de choses sérieuses, il est temps de les honorer de notre présence en partageant leur manne. Naz Omadin nous apporte une aiguière et le bassin à trous pour les ablutions. Puis d’autres hommes arrivent les bras chargés de plateaux : il y a du « moss », le yaourt aigre, du « maskat », une sorte de crème très grasse, proche de la margarine, des petits pains complets encore chaud, du thé vert et quelques caramels. Le maskat se mange saupoudré de sucre, en y trempant des morceaux de pain. Le moss se boit à l’aide d’une cuillère au long manche, comme pour servir la sauce du gigot. Nous qui avions peur de la soupe au gras, nous nous régalons de ces mets frais, produits à base de lait de brebis. C’est excellent et nous nous gavons sans penser à rien. De mon côté, cela fait presque une semaine que je ne suis pas allée aux toilettes alors je n’hésite pas à boire l’eau de la source, manger le moss à la cuillère collective… Alors que nous pensons que le déjeuner est terminé et que nous nous préparons à faire une sieste éclair, on nous apporte quatre plats de riz au lait et deux bols de « sauce ». Les montagnes de riz sont creusées en leur centre, comme des cratères qui retiennent ce qui ressemble fort à de l’huile. De la graisse de vache nous apprend-on. Mmmm… Par respect pour nos hôtes, nous attrapons seulement quelques poignées de riz gluant. Quant à eux, ils roulent des boulettes dans la graisse, versent du sucre par-dessus et enfournent le tout dans leur bouche d’un mouvement expert et rapide du pouce. A les voir faire, cela semble facile, mais je m’y suis déjà essayée et je me suis retrouvée avec de la sauce plein ma tunique. Cette fois-ci, je me retiens. Assez de découvertes culinaires pour aujourd’hui. A la fin du repas, les ablutions faites, les hommes remercient Allah en murmurant une formule rituelle et en se passant les deux mains sur le visage, comme pour se débarrasser de leurs soucis.

Une longue discussion s’engage entre le Dr. Helal et Haji Sakhidot à propos de leurs coutumes de mariage. Les hommes qui ont partagé notre repas rient dans leur barbe. Je pense que c’est étrange pour eux d’aborder ce sujet devant des femmes. A la fin de leur conversation, Haji Sakhidot annonce, comme si nous avions compris tout ce qui avait été dit : « Maintenant, c’est au tour des étrangères de parler du mariage dans leur pays ». Et nous voilà parties à raconter une version traditionnelle d’un mariage français, en l’édulcorant de tout ce qui pourrait les choquer. C’est que nous avons une réputation à tenir face à ces visages honorables. Ils se lassent de nous écouter, peut-être ne donnons-nous pas assez de détails croustillants...
Juliette peut alors commencer son travail. Elle distribue le premier jet du Salamati, le magazine de santé, et demande à l’agent de santé de prendre le temps de le lire. Puis elle lui demande de résumer un article sur les chiffres de la vaccination en Afghanistan. Sans se démonter, Naz Omadin résume de mémoire tout ce qu’il vient de lire. J’en reste muette d’admiration. Ce n’est pas que j’imagine qu’un paysan est forcément bête, mais l’accès à l’éducation est tellement problématique ici que le contraste entre son mode de vie et son niveau d’éducation fait de cet homme une anomalie en cet endroit. Pourtant, nous apprenons que Haji Yar Mohammad a effectué le grand pèlerinage à la Mecque voici deux ans et qu’il a une maison à Aibak… Décidément, mes préjugés ne font pas long feu pour peu que je prenne le temps de poser des questions (et surtout d’écouter les réponses !). Donc, cet homme ferait le choix de venir vivre ici pendant l’été ? Je ne sais pas du Dr. Helal, ou de moi, qui est le plus surpris des deux… En effet, mon collègue, s’il s’émerveille des paysages, est profondément choqué par les conditions de vie de ses compatriotes. Cela lui gâche son voyage dit-il. Il remarque le manque d’écoles, l’absence de protection contre les inondations et les glissements de terrain, le peu d’ouvrages d’irrigation. Il voit tout ça d’un autre œil. Je n’arrive pas à trouver ces lieux désespérants. J’essaye, mais je reste subjuguée par l’immensité de leur cadre de vie, par le manque d’artifices, par les gestes simples et efficaces, par la clarté des rôles de chacun. Je ne sais rien de leurs combats intérieurs, de leurs ambitions, des mesquineries communes à tous les hommes. Il y a dans ce monde ceux qui savent et ceux qui apprennent, ceux qui parlent et ceux qui écoutent. Ici, j’écoute et j’apprends.

Il n’est pas tard, et il commence à faire bien chaud, sous le soleil des montagnes. Le Dr. Salam nous propose d’aller à la pêche. Juliette et moi nous regardons. Bien sûr, nous en avons autant envie l’une que l’autre. Nous nous inquiétons de la distance jusqu’à la rivière, de la sécurité. Mais tous nous rassurent. « Il ne faudra pas longtemps en voiture ; nous ne comprenons pas les rapports qui disent que la sécurité est mauvaise, pourquoi le médecin tadjik a-t-elle dû partir ? Ici, il n’y a aucun problème. Allons pêcher. » Cette fois, trois villageois nous accompagnent. En montant vers ce que nous croyons être une rivière, nous rencontrons une voiture du Département du Développement Rural et ses occupants qui rentrent de la pêche ; ils sont bredouilles mais souriants et acceptent de nous prêter une large et longue épuisette. Nous montons jusqu’à un petit col où nous sortons de voiture dans un vent qui charrie la poussière. Des enfants sont là, comme nous attendant. Une centaine de mètres en contrebas, nous voyons la destination de notre promenade : un petit lac d’un bleu profond dans lequel vient se jeter un ruisseau en un cône vert quasiment fluorescent. Je n’en crois pas mes yeux. C’est le genre d’endroit dont on n’entend pas parler dans les guides touristiques, le genre d’endroit que l’on ne trouve pas seul. Je ressens une immense tendresse pour ces hommes qui ont eu envie de le partager avec nous. Nous dévalons la pente poussiéreuse en pensant bien avec frayeur qu’il nous faudra la remonter… Mais le lac, le ruisseau et la prairie grasse et fleurie semblent nous attirer comme le joueur de flûte d’Hammerfel attira les enfants dans sa danse maléfique.
Nous posons nos sacs et nos chaussures à proximité de l’eau. Les Afghans des ailoks se mettent torse nu, remontent leur pantalon dans la ceinture. Le Dr. Salam se retrouve en marcel. Nous les suivons, de l’eau jusqu’aux genoux. Un des hommes se place en aval, déterre quelques mottes pour rendre l’eau turbide afin de cacher le filet aux poissons. Un autre marche plus en amont et commence à s’agiter dans l’eau en redescendant pour rabattre les proies vers le filet. Grâce à cette technique, nos nouveaux amis pêcheront une bonne quinzaine de petits poissons.
Je fais un bouquet de fleurs des champs pendant que Juliette joue les paparazzis. Je tape la causette avec le Dr. Helal et Fahad. Je prends le soleil, je prends l’eau, je prends le vent, je prends les montagnes, je prends l’herbe et le cheval qui paît un peu plus loin, je prends les enfants qui pêchent dans le fond du vallon, je prends le ciel bleu et le soleil éblouissant, je prends les sourires de mes collègues, je prends la fierté des pêcheurs, je prends l’enthousiasme du Dr. Salam qui tente sans succès d’attraper le cheval pour que je le monte, je prends la terre humide sous mes fesses, je prends ce moment dans son entier, son épaisseur, son absolue immobilité dans le temps. Je ne l’accroche à rien de connu. C’est juste là et maintenant.

Le départ est un arrachement, comme de continuer d’écrire après cette introspection qui me fait revivre cet instant. Pourquoi devons-nous quitter ce qui nous rend heureux ?
Pour prolonger ces retrouvailles avec moi-même, je pars à l’assaut du sentier glissant et raide en laissant mes collègues derrière moi. Je sens mes poumons encrassés par la cigarette, je sens la morsure du soleil sur ma nuque et la raideur de mes mollets. Mais je grimpe. Je ne m’arrête pas pour me reposer. Je suis seule et j’ai l’impression que je pourrais marcher des heures. En arrivant au col, le vent me fait trébucher. Je m’assois derrière la voiture pour profiter de son ombre, et je me tiens là en tailleur, les yeux fermés, tentant de retrouver mon souffle, concentrée sur mon cœur qui bat la chamade.

Le retour à Doab est silencieux. Nous sommes tous fatigués. Nous refusons (à regret en ce qui me concerne) l’invitation à boire le thé et à finir le riz au lait. Malgré tout, nous sommes ici dans le cadre bien structuré d’une organisation humanitaire et nous avons des règles à respecter. C’est bien là toute la difficulté de l’Afghanistan où il faut sans cesse analyser la situation, peser le pour et le contre entre les risques et les opportunités de partager ne serait-ce que brièvement, ne serait-ce que partiellement, un peu de la vie des Afghans. Le Cambodge et l’extrême liberté dont je jouissais sont bien loin. Alors je vais chérir cette journée comme une de ces vieilles tentures brodées en soie qu’il faut protéger du soleil pour éviter que les couleurs pâlissent. De temps en temps, je sortirai ce souvenir pour en admirer les contours et les dessins et me rappeler de tous les gens qui m’ont rempli de ce bonheur. Car à la source de tout ça, il y a un agent de santé communautaire qui a bien voulu lever un coin de la porte de sa tente, élargie à son horizon.

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Commentaires sur cet article
soaz
tes textes sont de plus en plus beaux et émouvants, pense à trouver un éditeur en rentrant! bisoux tous mouillés de bretagne. y cuida te . soaz
 
soaz
tes textes sont de plus en plus beaux et émouvants, pense à trouver un éditeur en rentrant! bisoux tous mouillés de bretagne. y cuida te . soaz
 

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