Afghanistan. Images de guerre, d’attentats, de voitures déchiquetées et de corps amputés, femmes cachées, se dépêchant sous leur burka, talibans lapidant des femmes au centre d’un stade bondé, enlèvements de travailleurs humanitaires, glissements de terrain et inondations, blindés américains et victimes civiles…
Et puis un jeudi, on prend la route vers le nord ouest, direction la grande plaine de Bamiyan. Pendant une heure environ, nous sommes sur l’asphalte de la grande route du Panshir, celle que j’ai déjà empruntée plusieurs fois pour aller à Samangan. Passé Istalef, le chauffeur s’engage à gauche sur une mauvaise piste. Je crois que nous allons faire une pause ou prendre de l’essence, mais non, il s’agit bien d’une « route ». Pendant 10h30, nous allons suivre une rivière qui dispense avec prodigalité une eau féconde aux paysans de la vallée. Des sources s’y déversent régulièrement. Des canaux sont construits en surplomb du lit majeur, des rigoles s’en échappent pour arroser des champs de blé, de pommes de terre, d’oignons, et des vergers d’abricotiers, de mûriers, de cerisiers. Il y a aussi quelques noyers, sans doute des pommiers. Des peupliers sont plantés en rangs serrés, bois impénétrables le long de la rivière, au sein desquels il ferait bon s’arrêter le temps d’un pique-nique pour se reposer des cahots de la route. Notre chauffeur, Nazir, a l’air de tenir à sa voiture comme à la prunelle de ses yeux et nous avançons à une allure de sénateur qui, bien que nous permettant de prendre des photos par le toit de la voiture, finit par taper sur les nerfs de tout le monde. Nous nous arrêtons dans un village pour avaler un kebab. Il n’est que 9h30, mais levée à 5h00, j’ai une faim de loup. J’enchaîne deux kebabs, ce qui fait bien rire mes collègues. Nous sommes assis sur une terrasse, au premier étage d’une tchai khana de campagne. Des hommes nous observent. Certains sont plus téméraires et sortent leur téléphone portable pour nous prendre en photo. Quand je dis nous, je dis surtout les filles en fait ! Nous leur retournons la politesse… Ce n’est que le début d’une attention de tous les instants qui ne nous quittera plus pendant tout le week-end. Après le kebab, nous passons le temps en écoutant de la musique. Jacques Brel enchante le chauffeur qui a l’air de se réveiller. Ah non, c’était juste une impression… Un peu plus loin, avant d’entamer l’ascension du col de Shibar, nous traversons des villages dans lesquels les enfants vendent dans des récipients de toutes sortes des abricots au goût de miel (comme dit la chanson) et de petites cerises douces amères. Pour les acheter, il faut présenter son propre sac plastique. Nous nous régalons comme des enfants dans une pâtisserie en libre service. Le paysage est celui d’un paradis enchanté. Pourtant, les talibans étaient dans les parages il y a un mois à peine. Le chauffeur nous indique un village ravagé par les combats. Mais à l’heure où nous passons, il n’y a plus de trace de cette violence. Pour moi, c’est l’image même d’une douceur de vivre depuis longtemps oubliée. Il est frappant de constater à quel point l’esthétisme d’un paysage rural, les tâches colorées des vêtements et des voiles des femmes dans les champs, un enfant juché en déséquilibre sur un âne, le passage d’hommes enturbannés, la barbe longue et le port fier, peut occulter la dureté du quotidien à la campagne et l’incertitude des lendemains. Mais dans cette voiture, je n’ai pas le recul que j’ai au moment où j’écris ces lignes, et je me prends à rêver d’une maison perdue dans cette vallée, de journées passées à me promener dans les champs, à épouser la terre sous un ciel clément. La route se poursuit en se détériorant petit à petit jusqu’au col de Shibar. De là, nous entamons notre grande descente vers Bamiyan. L’arrivée dans la vallée se fait par un défilé aux parois calcaires qui retient le jour. La lumière décline déjà, il est plus de 17h, et la fatigue se fait sentir. Nous avons hâte d’arriver et d’apercevoir, enfin, la grande falaise qui n’a pas su protéger les Buddhas géants de la folie obscurantiste des talibans. A 18h, nous nous arrêtons devant la maison de l’ONG française Solidarités, chez qui nous allons loger et avec qui nous faisons ce voyage. A peine suis-je arriver que je dois filer au bazar pour trouver une pharmacie. Petit souci de santé sur lequel je ne m’étendrai pas. Le bazar est une succession d’échoppes le long d’une route pavée… Pavée de gros cailloux irréguliers, qui si ils ont le mérite de ralentir la circulation, n’arrangent pas l’état des véhicules. C’est l’argent des Nations Unies, parait-il, qui a permis la construction de cette merveille… No comment. Cette première soirée ne s’éternise pas pour la plupart d’entre nous. Nous avons roulé presque 12h, roulé étant un bien grand mot, rebondi serait plus juste. La maison de Solidarité, avec son buisson de roses trémières, son hamac, sa table et ses chaises en plastique, le confort des chambres et du salon dans lesquels sont passés bon nombre d’expatriés, est un havre de paix. La nuit est d’un silence absolu. Je dors à poings fermés jusqu’aux premières lueurs de l’aube.
Nous nous levons très tôt, une fois de plus, pour l’excursion tant attendue : les lacs de Band-e-Amir. Avant de quitter Kabul, j’ai pris cinq minutes pour lire un peu à propos de cet endroit. La légende raconte qu’Ali, gendre et cousin du prophète Mohammad, fut mis à l’épreuve par un roi cruel, un jour qu’il voulut échanger sa vie contre celle de la femme et du fils d’un pauvre homme qui n’avait pu payer ses impôts au souverain. Le roi accepta l’échange à la condition qu’Ali, qui s’était déguisé en esclave, réussisse à faire en une journée ce que plusieurs milliers d’autres n’avaient jusque là réussi : retenir les eaux de la rivière pour créer un lac. Ali aurait donc créé un premier lac seul, en faisant tomber un énorme rocher de la montagne, qui donna naissance au Band-e-Abyat, le barrage de la peur. Fort de cet exploit, son fidèle acolyte, Kambar construisit le deuxième barrage, le Band-e-Kambar. En voyant cela, les milliers d’esclaves du sultan se mirent au travail et réalisèrent le barrage des esclaves, Band-e-Ghulman. Un vieil homme, ému par les exploits d’Ali, lui offrit un morceau de fromage, que ce dernier, plaçant sur le cours de la rivière, transforma en barrage : ainsi naquit le Band-e-Panir. Il prit également de la menthe qui poussait en abondance et créa le Band-e-Pudina. Enfin, pour parachever son œuvre, de sa fidèle épée Zulfika, Ali trancha le sommet d’une montagne et forma le dernier barrage, le Band-e-Zulfika. Voici comment le mythe explique l’existence improbable de ces cinq lacs, reliés par des chutes dévalant les pentes de barrages naturels formés par l’accumulation de calcium provenant de sources riches en dioxyde de carbone (ouf ! Ce n’est vraiment pas romantique comme explication…).
Histoire magique ou phénomène tout ce qu’il y a de plus scientifique, je me prépare à cette vision en laissant mon imagination vagabonder au rythme des montagnes, des villages en pisé accrochés sur les contreforts arides, des parterres de blé tardif, de plantes fourragères aux fleurs jaunes, des méandres paresseux d’une rivière aux bras emmêlés… Au bout de 2h30 d’attente, nous pouvons enfin descendre de voiture sur un promontoire qui nous donne à plonger notre regard sur le plus grand des lacs. Je ne saisis pas encore toute la beauté du lieu. Pour l’instant, ce n’est qu’un grand lac de montagne. Mais c’est d’un point de vue inférieur que je reste – pour une fois – muette d’émerveillement devant ce prodige : le lac se termine par un rebord blanchâtre ourlé d’arbres, duquel s’échappent quelques petites cascades qui vont se perdre dans le lit d’une rivière quasiment à sec. L’impression est d’une immense baignoire ou d’une de ces piscines que l’on pose dans son jardin pour éviter de creuser. Si bien que le lac semble avoir été apporté ici après coup, et non faire partie de l’histoire millénaires de ces montagnes. Le bleu du lac est d’une simplicité et d’une pureté telles qu’on peut les voir dans les dessins d’enfants. Pas d’effet de dégradés : juste une tache uniforme d’un bleu cobalt à l’opacité trompeuse. En effet, lorsque l’on se promène au bord du lac, et enfin, lorsque nous partons l’explorer en pédalo, on se rend compte que l’eau est transparente, créant ainsi une étrange inconsistance. Cinq membres de notre groupe décident d’aller faire une petite randonnée sur les hauteurs des lacs, qui leur permettra d’embrasser le chapelet des lacs d’un seul tenant. Nous sommes trois à préférer aller flâner parmi les touristes afghans venus de Bamiyan et du district limitrophe de Yakawlang.
Tout d’abord, le brunch du week-end dans une des Chay khana qui se sont installées au pied de la mosquée construite en l’honneur d’Ali. Un kebab douteux, préparé par un petit vieux… Mais comment font-ils, ces afghans, pour garder cette dignité même en exerçant le plus banal des métiers ? Quelques hommes sont en train d’emballer des couvertures et des coussins juste à côté de notre table. L’un deux a l’air d’avoir le visage recouvert de crème solaire, fait étrange s’il en est pour les gens du coin. J’en fais la remarque à haute voix. Quelques instants plus tard, il s’avance vers nous et dans un français presque parfait nous demande : vous êtes françaises ? Moi je suis belge, de Bruxelles… Hum hum, autant pour les remarques médisantes… Un peu plus loin, des tables sont installées sous une tente. Tous les hommes nous regardent. Hop, un morceau de kebab par terre… Zut il a raté sa bouche ! Un groupe de policiers arrive. Ils s’installent sur la moquette derrière nous, et y vont de leur portable pour jouer aux paparazzis. Enfin ! Au bout d’un moment, on n’y fait plus attention et on finit même par en jouer pour mettre la main sur un pédalo au cou de cygne blanc, en grillant au passage quelques jeunes gens qui attendaient patiemment leur tour. On se concentre pour ne pas nous étaler dans l’eau devant le parterre des spectateurs, et c’est parti (enfin après quelques ajustements), pour deux heures de dérive sur les eaux limpides. Nous nous éloignons rapidement, mais sommes suivies par une bande de batchas, des jeunes célibataires, la version afghane du kéké en quelque sorte. Au départ, on en rit, mais nous nous imaginons déjà nageant comme des nymphes au milieu des roseaux, alors je finis par me retourner pour leur crier : Ca suffit, au revoir ! Ils ont compris le message. Il n’y a plus que, de temps en temps, le hors-bord qui promène les plus fortunés d’une berge à l’autre du lac, pour troubler de sa houle et des sifflets de ses passagers la parfaite immobilité de ce paysage. Au détour d’une falaise, une petite crique. Nous accostons pour permettre à Juliette et Claire de faire trempette. Je reste à bord pour prendre des photos. Le soleil est déjà bien haut dans le ciel et il y a encore tant à voir que nous nous résignons à rendre le pédalo à son propriétaire. A proximité du parking, nous sommes abordées par un journaliste de la BBC qui veut nous interviewer à propos du tourisme dans la province de Bamiyan. Leur preneur de son, pour l’instant, interroge un autre couple d’expatriés. A la fin de leur interview, ils viennent nous saluer par un : « vous habitez Quart-e-Parwan, c’est ça ? Comment vous le savez ? Ce sont nos gardes qui nous l’ont dit, nous habitons aussi le quartier, et ils vous connaissent… » Autant pour l’anonymat ! Nous retrouvons Youssouf, le chauffeur qui fait craquer toutes les filles (il faut dire qu’il est extrêmement attentif…) pour prendre de la hauteur et aller nous esbaudir à partir de différents points de vue. Le vent souffle et agite nos voiles et nos tuniques. Les nuages créent des ombres sur les montagnes et les lacs, apportant des changements subtils et soudains dans les lumières et l’atmosphère. C’est un grand moment de plénitude que de faire pipi dans cette immensité. Nous rejoignons un peu plus tard le reste de la troupe, direction « le petit lac », lieu de prédilection des afghans pour la baignade. Et j’insiste, afghans au masculin. Notre groupe, composé d’une rousse, d’une blonde, de trois brunes, d’un sénégalais, d’un belge (ok, ça ne se voit pas sur sa tête suturée…), et d’un français, ne passe pas inaperçu. Les filles restent habillées des pieds à la tête, il n’y a que le voile que l’on ose poser sur la grève. Aphrodytes sortant des eaux et le style tee-shirt mouillé, s’il est déjà démodé à Ibiza, nous met ici dans une situation un peu embarrassante. On s’arrange comme on peut entre nous pour nous cacher derrière les foulards ou les serviettes et nous rhabiller en vitesse. Nous rejoignons en fin de journée l’équipe de Solidarités-Yakawlang qui est venue pique-niquer. Nous partageons un « moss » (un yaourt aigre), un thé, et une soupe de légume au son d’une cassette qui crache de la musique festive afghane. Dans cette lumière dorée, je lève les yeux vers les falaises qui nous encadrent, nous protègent, ou nous mesurent. Je repense à la légende d’Ali, et mon imagination poursuit sa route. Ce pilier est un garde du roi changé en pierre pour quelque faute, chargé de défendre les lacs contre les abus des touristes. Cette barre rouge est un gros lézard qui a été puni de sa fainéantise. Ce monde pourrait prendre vie à la nuit tombée. Je les vois s’ébranler ces géants fantastiques, et souffler sur les eaux des lacs leur souffle bleu et froid qui, chaque matin, redonne sa pureté à cet ensemble magnifique. PS: si vous jugez que ça en vaut la peine, merci de faire suivre le lien de l'album photo correspondant à ce texte au plus de personnes possibles, pour montrer que l'Afghanistan, ce n'est pas juste ce qu'on en voit à la télévision. A suivre: la Vallée de Bamiyan, Terrain à Ruy-Doab |